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Ces objets qui nous diffusent

05-08-2013

Voilà l’ouvrage qui promet « de toucher, pour une fois, au caractère très concret du métier ». Et de dresser l’inventaire de ces outils qui font le journalisme.

Avec moins d’une centaine de pages, le livret a l’allure d’une petite histoire du journalisme, comme il en existe des dizaines. Mais s’il mérite une chronique, c’est pour son angle de vue singulier : les objets. Le livret est en effet sous-titré « Histoires matérielles du journalisme ». Notez le pluriel, pour les anecdotes multiples par lesquelles sont contés les mythes et les réalités du métier. Du pugeon voyageur à TwitterL’intérêt de l’ouvrage tient à son ancrage national : les exemples belges côtoient sans rougir les français ou les américains. Ainsi, au milieu du 15e siècle, la famille von Thurn und Tassis (dont le nom sera plus tard francisé en ‘Tour et Taxis’) fait de Bruxelles l’axe central du premier service de courrier européen à cheval. Aux Etats-Unis, un système de messagerie par relais de cavaliers est mis en place durant la guerre de Sécession. C’est la Pony Express. Mais la course de ces chevaux s’arrête brutalement en 1861, avec l’extension des lignes télégraphiques. A défaut de télégraphes, restent les oiseaux. « 1953. Point gagnant. Le reporter de La Dernière Heure rédige les premières lignes de son papier. Son assistant colombophile accroche la copie à la patte de deux pigeons voyageurs. Toujours deux. Une garantie en cas d’accident. […] 2013. Point gagnant. Le reporter de la DH rédige les premières lignes et les envoie gazouiller sur la Toile ».

La colle et le bâton

Entre le pigeon voyageur et le petit oiseau bleu virtuel, la différence se calcule surtout en vitesse de diffusion. Le paradoxe de ces outils technologiques, créés au départ pour transcender l’espace, est qu’ils rendent le journaliste moins mobile. La dépêche devient la matière première du journal. Une étude menée en 2008 a montré que 80 % des articles se basent entièrement ou en partie sur des dépêches d’agence. Le ‘coupé-collé’ de
dépêches est pourtant antérieur à l’apparition de l’informatique. Ciseaux et colle étaient alors bien matériels. De même que les bâtons. « ‘Bâtonner’ signifie également replacer les accents dans les textes des dépêches qui en étaient parfois dépourvus, ajouter des majuscules là où c’était nécessaire […]. Le terme trouve donc sans doute son origine dans une réalité très matérielle, puisqu’il s’agit de tracer toutes sortes de bâtons (rayer, biffer, souligner, ajouter des accents) ».

Les anecdotes évoquent encore la naissance de la sacro-sainte pyramide inversée qui concorderait avec l’apparition du télégraphe électrique : face à l’instabilité des transmissions, le message doit aller à l’essentiel ! A l’inverse, l’apparition des Storify et autres directs commentés sur internet vient remettre au goût du jour un mode de narration essentiellement chronologique. Et c’est là toute la force de ces histoires matérielles du journalisme : elles utilisent le passé pour mieux éclairer le présent.

Amandine Degand

« Du pigeon voyageur à Twitter », Colson V., De Maeyer J., Le Cam F., Espace des Libertés, Bruxelles, 2013, 89 pp., 10 €.

→ Article publié dans Journalistes n°147, avril 2013

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