Datajournalisme

Elitiste, le datajournalisme ?

05-08-2013

On associe souvent le journalisme de données à un mode de production d’information « élitiste », réalisé dans des rédactions prestigieuses, avec des moyens humains et financiers conséquents. On en imagine les figures de proue proches du hacking, producteurs d’une information ultra-enrichie pour un public de happy few. Les anglicismes sont obligatoires. Les logarithmes parfaitement maitrisés. Et pourtant, cette tendance s’enracine là où on l’attendait le moins : dans la presse locale et hyper-locale. Le point avec Arnaud Wéry (photo ci-dessous), un jeune journaliste de L’Avenir qui jongle avec les données dans sa pratique quotidienne et sur son blog.


Arnaud WéryComment en es-tu venu au journalisme de données depuis la petite rédaction locale de L’Avenir Huy-Waremme ?
Je m’y suis intéressé début 2012, lors d’une formation d’initiation. J’y ai véritablement découvert une nouvelle façon de raconter des histoires à partir de données qui sont à portée de main, mais qu’on n’exploite pas forcément. C’était mon premier contact. Deux jours plus tard, je faisais ma première datavisualisation… avec beaucoup de guillemets ! Robert Collignon annonçait son retour en tant que tête de liste PS à Amay. Et je suis allé fouiller dans les vieux journaux jaunis, pour voir quels scores il avait fait lors des élections passées. Et j’ai constaté que ce score diminuait fortement au fil du temps. Alors j’ai fait une courbe. Ma cheffe d’édition a trouvé l’idée intéressante et le contenu, initialement prévu pour le web, est finalement paru dans le journal papier.

A partir de là, les projets se sont enchainés…
Oui, quelques semaines plus tard, j’ai fait le tour des écoles de mon arrondissement pour voir où elles en étaient pour les inscriptions et on a fait une datavisualisation qui montrait qu’à Amay, les deux principales écoles étaient déjà complètes. Un autre projet qui a bien marché, c’était pour la série sur les élections communales. Ces papiers se ‘perdaient’ un peu dans le flux quotidien de nouvelles. Alors j’ai fait une carte sur laquelle le lecteur pouvait cliquer pour retrouver les infos de sa commune. C’était quelque chose d’assez léger, réalisé avec le logiciel gratuit Thinglink. J’ai appris par la suite que cela nous a valu d’être cité dans un festival international qui se tenait à Londres, aux côtés d’exemples prestigieux comme le Guardian. De quoi mettre en valeur notre petite rédaction locale !

Et les lecteurs ? Sont-ils enthousiastes ?
Ça, c’est la grande question… Si j’ai eu un retour positif des lecteurs ! Honnêtement, non. Mais la question est de savoir si on doit toujours attendre quelque chose de la part de ses lecteurs. Je pense que le datajournalisme est important parce qu’il permet d’apporter un autre regard. Et cela permet parfois aux lecteurs de s’intéresser à un sujet simplement parce qu’il est présenté de manière plus attractive.

Si le retour des lecteurs n’est pas évident, et que les projets sont coûteux en temps et en énergie, le soutien de ta hiérarchie doit être essentiel pour toi ?
Ma cheffe s’est montrée enthousiaste… sans pour autant me dire qu’il faut faire du data tous les jours, mais elle a fait écho à mes projets auprès du rédacteur en chef, Thierry Dupiereux. Lui aussi était intéressé. Je lui ai dit que je pensais qu’il y avait là une carte à jouer et il était sur la même longueur d’ondes. Une forme de partage s’est alors développé entre les différentes éditions locales, au travers de petites réunions. L’idée c’était d’insuffler, sans forcer. L’Avenir Brabant Wallon et Le Courrier de l’Escaut commencent à développer des initiatives. C’est une satisfaction.

Tu diffuses aussi ton expérience via ton blog. Est-ce une façon pour toi de te faire reconnaître, une forme de personal branding ?
L’idée du blog n’est pas venue tout de suite. Mais de fil en aiguille, le datajournalisme m’a passionné. Je suis entré en contact avec des personnes comme le confrère blogueur Nicolas Becquet, et l’idée du blog a germé. C’était surtout une façon de montrer ce que peut faire une petite rédaction locale par rapport à des titres plus ronflants. Mais finalement on se prend au jeu et on fait du personal branding. Cela dit, c’est ce que je conseillerais aux étudiants en journalisme : tester de nouveaux outils et échanger à ce sujet sur la toile. Cela permet de se spécialiser soi-même, ce qui devient obligatoire en début de parcours, comme tout au long de sa carrière.

Ta spécialité à toi, c’est l’info locale. Cela pose la question des sources. On pense souvent que celles du datajournaliste sont issues de l’open data ou de fuites massives de données. Mais tu sembles plutôt récolter tes informations à la manière d’un journaliste traditionnel…
Oui, c’est de l’artisanat. Trouver des données locales sur le web, c’est difficile. Je ne me souviens pas en avoir trouvé de pertinentes. Dernièrement, lors d’une conférence de presse, la ville de Huyannonçait qu’elle avait rafraichi son site web et qu’elle allait lancer une web-radio. J’ai alors demandé si elle allait faire de l’open data, rendre leurs données accessibles. Mais les interlocuteurs ne savaient pas ce que c’est. Sinon, j’ai un jour obtenu un tableau Excel de données de la part d’une intercommunale de gestion de déchets qui était passée à un système de conteneurs à puces. Mais j’ai dû batailler pour l’obtenir ! Pour le reste, j’obtiens des chiffres en passant des coups de fil, le plus souvent.

Et pour le traitement de ces données, y a-t-il un outil que tu conseilles en particulier ?
Pour les novices, je dirais Infogr.am. Ce n’est pas mon outil favori mais c’est très intuitif, facile d’utilisation. Plusieurs rédactions belges l’utilisent d’ailleurs.

Finalement, le datajournalisme pourrait-il n’être qu’une mode passagère ? Ou une voie d’avenir pour la profession ?
Une mode, non. C’est simplement un outil de plus. Sur le principe, ce n’est pas si neuf finalement : cela permet avant tout de se réintéresser aux chiffres. Moi je ne souhaite pas ne faire que ça. Mais s’il y a quelques chiffres dans mon article, il peut être intéressant de les faire ressortir. C’est aussi une façon de produire de l’information à valeur ajoutée, ce qui est essentiel au moment où de nombreux journaux envisagent d’établir un « pay wall ». Mais on n’est encore nulle part, si l’on se compare à des médias français par exemple. J’ai l’impression d’être encore un novice et l’idée, c’est d’aller plus loin.

Entretien : Amandine Degand

Site :  http://arnaudwery.wordpress.com

→ Article publié dans Journalistes n°149, juin 2013

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