Pratiques journalistiques

Huis clos sur journalisme

29-03-2010

Début février 2010, cinq journalistes professionnels francophones travaillant pour des entreprises de service public (Benjamin Muller de France Info, Nour-Eddine Zidane de France Inter, Janic Tremblay de La Première chaîne de Radio Canada, Anne-Paul Martin de la Radio suisse romande et Nicolas Willems de La Première-RTBF) ont créé le « buzz » en s’enfermant dans un gîte du Périgord pour tester la fiabilité des informations diffusées sur internet via deux réseaux sociaux : Twitter et Facebook, soit deux entreprises privées américaines très populaires sur le web.

En s’interrogeant sur leurs possibilités d’information sans passer par « les sources d’information traditionnelles », les journalistes ont fait le pari de suivre l’actualité pendant cinq jours en consultant les seuls liens diffusés sur ces deux plates-formes. Leur objectif ? Faire du journalisme en recoupant l’information pour l’opinion publique sans avoir recours aux agences de presse et aux médias « traditionnels », quotidiens ou périodiques.

Malgré une mise en scène visiblement inspirée des émissions de télé-réalité mais probablement inadaptée à l’essence même d’internet (pourquoi se réunir et s’enfermer pour accéder à internet, un média en ligne sans contraintes géographique et temporelle ?) et l’annonce a priori d’une expérience attirant forcément les tentatives de manipulation, Huis clos sur le net aura au moins permis de relancer une fois de plus le débat sur l’avenir du journalisme et l’usage des réseaux sociaux comme sources d’information par les journalistes.

Considérés parfois comme un gadget futile ou une boîte à rumeurs, les réseaux basés essentiellement sur les contenus générés par les utilisateurs s’installent petit à petit dans les usages journalistiques, comme le souligne encore une récente étude de la George Washington University. Si de plus en plus de journalistes utilisent les réseaux sociaux (LinkedIn, Facebook, MySpace, Netlog,…), les sites de micro-blogging (Twitter, Tumblr, Plurk, Jaiku, Squeelr, Pownce,…) et de moins en moins les blogs (Blogger, WordPress,…), ils n’en demeurent pas moins vigilants sur la qualité des informations disponibles sur internet : 84% des sondés estiment en effet que l’information est « moins ou légèrement moins » fiable que celle diffusée par la presse traditionnelle.

L’avis des participants à « Huis clos sur le net » n’en demeure pas moins mitigé sur l’usage des réseaux sociaux à des fins professionnelles. Tous s’accordent pour souligner l’utilité ou la nécessité d’être branchés sur les réseaux sociaux mais l’information circulant sur les réseaux sociaux a souvent l’inconvénient d’être chaotique, diffuse et non hiérarchisée. Organiser, hiérarchiser, expliquer, relater et commenter, n’est-ce pas justement le rôle qu’on attend du « quatrième pouvoir »? Certains ne partagent pas cette vision et critiquent le « fétichisme de l’outil » en soulignant que la pression sociale en ligne requiert d’être sans cesse connecté, branché, ludique, courtois et disponible 24h/24. D’où la volonté de certains journalistes « traditionnels » de ne pas jouer le jeu pour mieux se consacrer à leur travail et à leur vie « hors ligne ».

En tout cas, l’idée du « loft des journalistes » branchés sur internet n’a pas manqué de susciter de nombreuses réactions (positives et négatives) dans les médias (traditionnels et nouveaux) ainsi qu’une riposte originale de deux étudiantes en journalisme du site LeCourant.info. A leur tour, elles se sont enfermées pour suivre l’actualité mais cette fois uniquement via la télévision (plus précisément les journaux télévisés français) et sans aucun accès à internet. Ces futures journalistes se demandent si on peut « encore comprendre le monde à travers la grande messe du 20 heures » et elles s’interrogent sur les possibilités de s’informer sans passer par le net. Mais comme l’a signalé Janic Tremblay dans l’émission Intermédias (RTBF-radio), les journalistes doivent appréhender ces nouveaux médias sous peine de voir d’autres s’en emparer à leur place.

Mehmet Koksal

Article publié dans Journalistes n°113 / mars 2010

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