Pratiques journalistiques

Journalisme narratif et nouveaux formats d’écriture

02-03-2012

Benoît Grevisse et Alain LallemandLes formats numériques ont élargi les perspectives du journalisme de récit désormais affranchi des contraintes, notamment d’espace, imposées par le papier. Pour Alain Lallemand, journaliste au Soir et auteur de Journalisme narratif en pratique (éd. De Boeck), la narration digitale linéaire est morte. En mode non linéaire, le rôle du journaliste narratif est de vérifier, contextualiser et organiser des bribes de récit qui ne lui sont plus fournies par les seules agences de presse. Au risque que celui-ci ne propose plus qu’une vision réductrice de l’information « par souci d’efficacité ».

Le journalisme narratif renverse les stéréotypes et ses méthodes se rapprochent « furieusement » des sciences humaines, expliquait Benoît Grevisse, directeur de l’Ecole de journalisme de Louvain (EJL), lors du débat « Pratiques du journalisme narratif et nouveaux formats d’écriture », qui s’est tenu à l’UCL le 10 février dernier, dans le cadre d’un colloque organisé pour le 20e anniversaire de l’Observatoire du récit médiatique (ORM) .
« Le journaliste va être amené à travailler l’altérité, l’empathie par rapport aux sources avec lesquelles il travaille. Qui dit journalisme narratif dit temps long, une notion qui ne se réduit pas au seul temps long du terrain car il y a aussi celui de l’écriture, où l’on privilégiera le temps réel de l’action plutôt que la synthèse d’un fait. On va accorder de l’importance aux détails tandis que le journalisme va aller au fait. C’est le foisonnement de détails qui va construire ou reconstruire une réalité. On va travailler sur le dialogue et parfois sur la reconstruction du dialogue avec toute une série de questions qui relèvent davantage de l’écriture littéraire. On va aussi travailler la relativité du point de vue journalistique. »A l’inverse du journalisme dominant, relève Benoît Grevisse, le narratif se situe « dans la construction et la proposition d’un point de vue sur le monde. » Et « considérée comme douteuse, l’émotion y a droit de cité. » Le journalisme narratif permet aussi de stimuler l’imaginaire et le débat social « là où le journalisme fonctionnel formatait le monde, ce que l’on retrouve dans la formule de la dépêche ou du fil info. »

Ecouter un extrait de l’exposé de Benoît Grevisse :

« La grande révolution qu’on attendait »

Sur le terrain, Alain Lallemand, journaliste au Soir et auteur de Journalisme narratif en pratique (éd. De Boeck), constate pourtant que « le narratif ne se porte pas bien pour l’instant à la fois parce qu’on ne le comprend pas, que sa définition reste flottante et qu’il n’y a aucune raison que le narratif se porte mieux que l’ensemble de la presse. Des facteurs objectifs font que le récit est menacé : c’est un truisme de dire que la brièveté croissante des papiers ne permet pas d’installer des protagonistes et surtout – ce qui est un pilier de la narration – d’amener la nuance parce que nous sommes dans des formats limités. Certes, la mode est à la brièveté mais la qualité demande non seulement du temps d’enquête mais aussi de l’espace papier. »

Avec le web, cette notion d’espace s’estompe, relève Alain Lallemand, qui se réjouit de l’arrivée cet été d’un « narratif digital sous une forme enrichie. Je pense que ça va changer les habitudes de lecture : on va la vivre en direct, cette grande révolution qu’on attendait. »

Ecouter un extrait de l’exposé d’Alain Lallemand :

« Le narratif digital linéaire est mort le 20 octobre 2011″

S’il se réjouit de cette initiative, Alain Lallemand note néanmoins qu’il s’agira d’un « narratif digital linéaire ». Or, estime-t-il, ce dernier « est mort le 20 octobre 2011 vers 11 heures du matin environ, en même temps qu’un certain colonel Kadhafi. Replongez-vous ce matin-là : on a vu tomber des dépêches, des ‘urgents’, des briefings militaires puis des bouts de son, des vidéos, des assemblages de vidéo qui commençaient à faire partie de récits… et la planète entière avait accès à ces débris d’information. Au-delà du travail journalistique de vérification et de contextualisation des faits, il fallait organiser une visite de ce matériel pour le lecteur. Ce jour-là, il y avait une surabondance d’informations et il nous fallait pouvoir créer une sorte de mini site web pour organiser tout ça. Je pense que ça deviendra de plus en plus une réalité. Il faudra organiser des pools de techniciens, des éditeurs et de cerveaux narratifs pour essayer d’offrir aux gens des itinéraires de découverte et de lecture, à partir de ces fragments épars de narration qui vous arrivent de très loin. Le problème sera de faire circuler le visiteur avec une certaine liberté, sans qu’il ne manque l’information cruciale parce que nous faisons du narratif pour informer. Je pense aussi que les journalistes vont créer sans trop de difficultés des ‘task force’ pour faire de l’investigation en un temps record mais aussi des mini webdocs en un temps record. Une de mes craintes est que, par souci d’efficacité, le journaliste soit tenté de rentrer dans du facile, du réducteur contrairement aux ambitions de la narration qui sont de donner une vision complexe.« .

Tandis que, quelques minutes plus tôt, Benoît Grevisse mettait en garde sur la capacité du public à décoder ces nouvelles formes narratives : en télévision, « l’exemple de ‘Bye Bye Belgium’ nous a montré à quel point il ne l’est pas« .

Document vidéo : Alain Lallemand à propos du journalisme narratif dans la presse populaire

L. D.

Photo: Benoît Grevisse et Alain Lallemand à l’UCL, le 10/02/12. Photo AJP

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