Recherches et analyses

Le néo-journalisme ou la pratique du métier au XXIe siècle

09-10-2012
Marc Deuze. Photo : Eddy Van den Broeck

Marc Deuze. Photo : Eddy Van den Broeck

Les mutations du journalisme interrogent les chercheurs qui, d’outre-Atlantique à chez nous, en décortiquent la mécanique. A l’initiative de l’Université catholique de Louvain (UCL) et des Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur (FUNDP), ceux-ci se sont rencontrés, les 3 et 4 octobre à Bruxelles, pour partager les résultats de leurs travaux dans le cadre du colloque « Néo-journalisme ». Ces résultats, ils les ont également confrontés aux regards de professionnels venus témoigner et débattre.

Le journalisme du XXIe siècle se construit au sein d’un écosystème technologique qui lui donne davantage de moyens pour pratiquer son métier, alors que ces mêmes moyens sont aussi accessibles à quiconque bénéficie d’une connexion. Internet a bouleversé la donne, le constat n’est pas neuf mais il continue à poser question car la révolution n’est pas terminée. Pour Mark Deuze (Université de l’Indiana, Etats-Unis), auteur de « Media Work – Digital Media and society series » , les fonctions du journalisme sont restées les mêmes mais aujourd’hui, souligne-t-il, « le rôle du journaliste est de jeter un pont avec la participation de la société. Aujourd’hui, tout le monde est journaliste. Ce n’est pas une fonction des nouveaux médias mais une fonction de notre société (…) Le travail est devenu global : on est en compétition avec les gens du monde entier. Le contenu est partout, il existe sur tous les types de médias. (…) Le média, c’est un téléphone portable qui ne sert plus qu’à téléphoner. »

« Journalisme accidentel »

La question de l’usage des réseaux sociaux – celui de Twitter notamment qui, constatent les chercheurs, est le plus répandu parmi les journalistes dans le cadre de leur travail – induit celle de la fiabilité. Judith Donath (Université d’Harvard) rappelle à ce propos que la réputation ne souffre d’aucune erreur. Dans sa recherche, l’Américaine constate encore que l’apport des citoyens au processus d’information peut, dans certains cas, s’avérer utile et efficace. « Lors des incendies en Californie, il y a quelques années, il y avait ainsi un flux constant d’informations sur ce qui était en train de se passer. »
Mais pour le Néerlandais Piet Bakker (Université d’Amsterdam), « Facebook et Twitter, ce n’est pas du journalisme. Quand une photo fait le tour du monde, c’est accidentel ! »

« Twitter questionne un certain nombre d’enjeux déontologiques. Il y a un risque accru  de dérapage en raison d’un manque de recul, d’une tendance à l’éditorialisation et au journalisme LOL », observe Arnaud Mercier (Université de Metz), auteur d’une enquête sur « les usages et réseautages chez les journalistes français. « On a vu que les blogs normalisés, intégrés dans une structure rédactionnelle se sont affadis. Est-ce que le même sort attend Twitter ? Certains journalistes ont eu l’interdiction de tweeter car cela engage l’image du média. Twitter restera-t-il cet espace de liberté tel que les journalistes ont essayé de se l’approprier ? »

Si le lien entre le journaliste et son audience est essentiel en ligne, reste que le professionnel ne lui « vend » pas seulement l’information qu’il traite.  « On devient une marque indépendante de celle du journal. C’est très dangereux car le jour où on décide de partir, il n’y a plus rien pour le journal mais on continue d’exister indépendamment », rapporte Mathieu Simonson (FUNDP), qui consacre sa recherche aux blogs de journalistes.

La valeur de l’info

Margaret Boribon (JFB), Philippe Laloux (LeSoir.be), Muriel Hanot (CSA) et François Ryckmans (AJP). Photo : Eddy Van den Broeck

Margaret Boribon (JFB), Philippe Laloux (LeSoir.be), Muriel Hanot (CSA) et François Ryckmans (AJP). Photo : Eddy Van den Broeck

Lors de ces deux journées, on parla aussi – et entre autres – de régulation, de déontologie, de journalisme de données… Un panel fut en outre consacré à l’économie des nouveaux médias, avec les acteurs du terrain. Philippe Laloux, qui considère que ne pas offrir du contenu gratuitement aurait été « une erreur historique car cela fait partie de la culture du web », a déclaré que « le Soir.be est rentable grâce à la publicité. Mais tout ne va pas si bien car on vit grâce aux 100 journalistes de la rédaction : l’erreur historique a été de croire que les revenus de la publicité allaient financer de l’information de qualité et les équipes. Aujourd’hui, les revenus publicitaires plafonnent. Il faut donc revenir à ce bon vieux modèle économique qui est celui de vendre du contenu au lecteur. » Application de cette stratégie : le lancement prochain d’un Soir numérique payant, calibré pour les tablettes.

« Le papier est une contingence historique mais pas une finalité en soi », ajoutera Margaret Boribon, secrétaire générale des Journaux francophones belges (JFB).  « Pour moi, le gros problème, c’est celui du manque de régulation : les différents acteurs n’arrivent pas à trouver leur place car d’autres acteurs, gigantesques, ont faussé les règles du jeu. » Aux patrons de presse, François Ryckmans, président de l’AJP, rappellera toutefois que « leur capital premier, c’est leur rédaction. » Ce à quoi Margaret Boribon répondra : « Non, c’est leurs lecteurs. »

Les actes du colloque « Néo-journalisme » seront publiés prochainement. En parallèle, une nouvelle publication dédiée au journalisme en ligne est annoncée courant octobre, sous la direction de Benoît Grevisse et Amandine Degand, aux éditions De Boeck.

Les abonnés au mensuel Journalistes retrouveront, dans le numéro du mois d’octobre, des articles consacrés à certains aspects évoqués au cours de ce colloque.

L.D.

+ Lire aussi : le récit des débats du 4 octobre sur Storify.com
(Nicolas Becquet)

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