Pratiques journalistiques

Le printemps numérique des médias, bonne nouvelle pour la démocratie

05-12-2011

La 26e édition du festival européen de journalisme Scoop a posé ses valises dans la région du nord de la France et de la Belgique jusqu’au 11 décembre. Avec pour fil rouge la question « Révolution numérique: révolution journalistique ? », il s’organise entre expositions de travaux de professionnels et débats. Le festival s’est ouvert le 2 décembre à Marcq-en-Baroeul (Lille) avec une table ronde donnant la parole à des professionnels belges et français. Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du Soir, y a parlé d’ »une phase d’accélération de la mutation du modèle de notre journal papier vers le journal numérique. »

Un Soir numérique payant pour 2012

« Nous préparons un gros projet pour l’an prochain, explique Béatrice Delvaux : la création d’un journal numérique, une espèce de journal papier transposé sur le web. Ce projet veut redonner la possibilité à du payant d’intervenir dans le modèle économique, en donnant une valeur ajoutée à l’information. Nous sommes également en train d’investir dans une plateforme multimédia extrêmement ambitieuse. On dit souvent que l’investissement multimédia est peu coûteux mais ici ce qu’on appelle une rotative numérique coûte pas mal d’argent, c’est pour ça que nous pouvons nous la permettre, parce que nous sommes un groupe média transfrontière et que nous partageons cet investissement. Nous travaillons aussi avec une banque de données, ce que nous appelons un « DAM », qui permettra d’enrichir les contenus de façon extrêmement spécifique. Il est évident qu’on doit accélérer le rythme puisque le modèle économique de la presse écrite connaît des problèmes conjoncturels importants et que celui de la presse numérique n’a pas encore trouvé sa rentabilité réelle, même si les recettes sont en croissance. »

Scoop 2011

De gauche à droite : Jean-Jacques Jespers, Edwy Plenel, Béatrice Delvaux, Jacques Hardoin, Alain Mingam, Manon Loizeau et Hervé Brusini. Photo : Pascal Durant

Les moyens d’une révolution

Pour Jacques Hardoin, directeur général du groupe La Voix du Nord, un autre défi de la révolution numérique consiste « à opérer cette mutation de nos entreprises et de nos médias tout en gardant la valeur réelle de l’outil. Le groupe compte presque 500 journalistes et mon ambition est de conserver 500 journalistes sur le terrain. »

Alain Mingam, ancien rédacteur en chef de Gamma et Sipa-Press, explique pourquoi ces deux agences photographiques françaises « ont payé le prix d’un manque d’anticipation pour s’adapter à cette révolution incontournable. Contrairement à l’AFP, qui a pu supporter le coût de la numérisation grâce aux deniers publics, il nous a fallu faire appel à différents partenaires qui n’ont pas eu les reins assez solides. Les 21 et quelques millions de clichés pris par les reporters sur le terrain de l’actualité n’ont pas pu être numérisés à temps. Quand on fait le constat, on se dit qu’on a loupé le coche… »

Le temps de l’info

Manon Loizeau est reporter indépendante et jusqu’à présent, témoigne-t-elle, « la révolution numérique ne m’a pas affectée directement. Je prends mon temps et réalise plutôt des reportages longs. J’aime bien travailler ‘à l’ancienne’, m’attarder, et je suis assez effrayée par l’accélération des images et de l’information. Par contre, ce qui se passe avec les révolutions arabes va changer notre métier dans ces pays qui se ferment comme l’Iran, où les citoyens sont devenus les journalistes et les cinéastes de leur propre histoire parce qu’il n’y a pas de témoin. J’ai réalisé un film, diffusé en juin sur Arte (Iran, les images interdites), où j’ai assemblé pendant deux ans 400 heures de rushes filmés par des téléphones portables. Ce qui est formidable, au-delà du fait que l’on se pose la question de la nature et de la source de ces images, c’est que ça va nous amener à faire des films ensemble en essayant de raconter, en dialoguant et par l’image, quelque chose de nouveau. »

« L’immédiateté n’est plus un péché mortel« , enchaîne Hervé Brusini, directeur de la rédaction web à France Télévisions. « L’apparition du web et les questions autour du journalisme citoyen, c’est une bonne nouvelle pour l’information et les démocraties. Le temps réel est devenu un temps profitable à l’information, ce n’est plus un temps dommageable. En plus c’est évolutif, on cherche tous, on se critique mais ça bouge. »

Une gratuité illusoire

« Grâce au numérique, estime Edwy Plenel, président et fondateur du pure player Mediapart.fr, les citoyens reconquièrent un droit que les journalistes s’étaient arrogés et qui ne leur appartient pas : la liberté d’expression, l’opinion, le point de vue, le débat d’idées, le débat politique, le débat partisan, l’expertise. Pour moi, c’est une très bonne nouvelle : ça nous remet à notre juste place. Notre métier, c’est trouver l’information que vous ne connaissez pas, aller voir la réalité que vous ne pouvez pas voir, faire l’analyse qui mette tout en perspective, confronter, se souvenir des promesses aussi. » Dans ce contexte, prévient-il, l’ennemi est celui de la « fausse gratuité » : « Il y a une gratuité démocratique, celle du partage, des échanges, du lien mais il y a une gratuité illusoire, qui est la gratuité marchande, la gratuité publicitaire. L’erreur stratégique faite par la presse de qualité a été de mettre en gratuit ses informations qu’elle disait être chères. »

« Le contenu, ce qui va nous sauver »

Jean-Jacques Jespers, journaliste et professeur de journalisme à l’ULB, parle quant à lui de la position délicate dans laquelle se trouvent ses étudiants. « Ils se posent beaucoup de questions sur leur avenir et ils sont partagés entre deux sentiments : celui d’une grande inquiétude et celui d’une grande décision de prendre leur sort en mains. Nous, on les y incite, en disant que ce n’est pas possible de terminer un master en journalisme sans avoir un blog, sans s’apprêter à être multimédia et multifonctions mais aussi sans s’apprêter à être critique sur la technique. On essaie de leur faire passer l’idée qu’on est dans une phase où il y a plein de possibilités qui s’ouvrent et qu’il va falloir les saisir et ce sera sans doute, demain, extrêmement passionnant – et dangereux aussi – d’être journaliste. »

Aux futurs professionnels de l’information, Béatrice Delvaux conseille néanmoins de « ne pas passer votre temps à comprendre le système mais à apprendre comment faire votre métier parce que le contenu, c’est ça qui va tous nous sauver ! »

L. D.

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