Pratiques journalistiques

Les dix tâches du journaliste sans Gutenberg

21-06-2012

Bruno PatinoComment les journalistes se distinguent-ils des autres professionnels alors qu’ils ne connaissent plus l’intégralité des contextes dans lesquels leur production va être diffusée et que l’espace médiatique est désormais partagé par tous ? Pour Bruno Patino, chargé de la transition numérique à France Télévisions et directeur de l’Ecole de journalisme de l’IEP de Paris, le développement numérique a contribué à ce qu’il appelle « l’extension du domaine du journalisme ».
Invité à Bruxelles début mai par la Fédération européenne des journalistes (FEJ), le co-auteur de Une presse sans Gutenberg (Grasset, 2005) s’exprimait ici à titre personnel. Il s’est notamment attaché à décrire les dix tâches qui caractérisent, aujourd’hui, la profession d’informer – ce qu’il a appelé ‘l’extension du domaine du journalisme« .

Version longue de l’article publié dans Journalistes n°138 (juin 2012).

« Ce qui me frappe est qu’il n’y a plus un espace proprement réservé aux professionnels : l’espace est partagé par tous. Réfléchir à l’évolution du journalisme, c’est d’abord accepter cela », souligne Bruno Patino. « Si j’observe les tâches du journaliste, on ne voit pas l’évolution des médias se produire car assez peu de choses ont changé sur ce plan. Il y a eu changement dans la relation. Aujourd’hui, les journalistes ne connaissent pas l’intégralité des contextes dans lesquels leur activité journalistique va être regardée, lue ou écoutée. Ca fait 13 ans que j’évolue dans l’univers numérique et s’il y a quelque chose que j’ai appris, c’est que les usages s’additionnent les uns aux autres : le gens sont devenus pluriels dans leur façon de s’informer. Ils continuent, pour certains d’entre eux, à lire le journal, à écouter la radio, à regarder la télé, à être sur les réseaux sociaux. Ce principe de migration, qui était une véritable imbécilité, a fait croire aux journalistes qu’ils allaient aussi devoir migrer. Or on ne peut pas définir un média par son support. Je ne peux pas définir le New York Times comme un support imprimé ou numérique. A France Télévisions, j’essaie de dire aux équipes qu’il ne faut pas définir notre métier par le support téléviseur : on fait de la télévision mais ce n’est pas un support, ce n’est pas un outil. Et si on ne peut pas définir un média par un support, on peut le définir par des expériences singulières qu’il propose aux utilisateurs. »

Le temps réel et le temps long

Une presse sans Gutenberg / Fogiel-PatinoAinsi, souligne Bruno Patino, n’est-il plus pertinent d’opposer les médias traditionnels aux numériques. ‘Ma conviction est que la distinction est devenue beaucoup trop floue pour être efficace parce que, dans l’usage du public pour s’informer, cette distinction-là n’existe plus. Ce qui distingue les journalistes entre eux aujourd’hui, avant de dire ce qui distingue les journalistes des non-journalistes, ce n’est pas le support, ce n’est pas l’univers numérique ou analogique : c’est la temporalité à laquelle ils sont soumis. Il y a des journalistes qui s’installent dans le temps de l’événement et des journalistes qui se fixent. Si je regarde la télévision, oui, il y a les chaînes d’info en continu et puis il y a les télévisions qui font des éditions ou des magazines de reportages et d’information qui peuvent être hebdomadaires. Sur le Net, c’est pareil. Vous avez des gens qui font du temps réel et d’autres qui livrent des formats un peu plus reculés dans le temps. »

Dans Elements of journalism (Three Rivers Press, 2001), Bill Kovach et Tom Rosenstiel définissent « ce qu’il y a d’irréductible dans le métier de journaliste. Ces neuf éléments sont encore parfaitement d’actualité : la recherche de la vérité, la loyauté vis-à-vis de l’audience, la vérification, l’indépendance face au sujet couvert et au pouvoir, la capacité d’ouvrir un espace de discussion et un espace social, la capacité d’être porteur de sens, la facilité d’accès, la capacité d’être compréhensible par tous et celle d’écrire en sa propre conscience. »

« L’extension du domaine du journalisme »

Si, pour Bruno Patino, « le monopole des journalistes sur un espace ou un support est terminé, l’extension du domaine du journalisme, elle, s’est accrue. » Et de définir les dix tâches qui caractérisent les professionnels de l’information aujourd’hui.

Ecouter des extraits de l’exposé de Bruno Patino (Bruxelles, mai 2012)

1. La veille

« Cette tâche la plus élémentaire s’est étendue à l’univers numérique. Quand on me pose la question : les journalistes doivent-ils être présents sur Twitter ? Je ne vois pas, aujourd’hui, comment être en veille par rapport à une information que vous suivez sans suivre ce qui se passe sur ce réseau-là. »
2. La vérification de l’information

« Là aussi, rien de neuf mais aujourd’hui, il y a les 3 C que vous devez vérifier : le contenu, le contexte et le code. Lorsqu’une information circule dans un univers de microbloguing, ce sont trois choses qu’il faut absolument vérifier pour être sûr de sa validité. »

3. La maîtrise du langage vidéo

« De plus en plus, il faut arriver à maîtriser le langage de la vidéo, qui n’est pas forcément le langage audiovisuel. En France, la moitié des contenus qui circulent sur l’internet mobile sont des vidéos. »

4. Le secrétariat de rédaction.

« Toute page publiée sur internet comporte du texte. Mais tout code publié sur internet comporte du texte également et la façon dont vous mettez en forme ce texte-là est très importante pour les moteurs de recherche. Le fait d’avoir une capacité de distinguer un texte par la qualité dans laquelle il est édité au sens large du terme est un grand retour d’une tâche journalistique. »

5. L’engagement

« L’effet qu’on produit à un moment donné sur l’audience se traduit par un engagement de cette audience : les réactions, le fait de partager dans son réseau social ce qu’on a lu… Petit à petit, les journalistes ont commencé à gérer leur propre audience et leur propre communauté pour être sûrs que ce soit bien partagé. Cette tâche, qui consiste être attentif à l’effet que l’on produit sur l’audience, est extrêmement importante. »

6. La maîtrise des interfaces

« Je fais partie des gens qui ont toujours pensé que la forme et le fond étaient intrinsèquement liés. Si les journalistes abandonnent le champ de l’interface de lecture ou de consultation, ils abandonnent quelque chose de très important dans la façon dont l’information va être comprise et contextualisée. On voit bien comment des tas de rédactions essaient d’intégrer des développeurs et comment, dans des écoles de journalisme, on commence à apprendre le code informatique comme étant un langage important. »

7. Le journalisme de données

« C’est-à-dire la capacité à un moment donné à analyser et de rendre visibles des données. »

8. Le référencement

« Ce n’est pas parce que vous publiez quelque chose que les gens en prendront connaissance : encore faut-il qu’ils la trouvent sans la chercher. Il faut donc que ce soit bien référencé. Etre journaliste, c’est être forcément lu. Pour être lu dans l’univers numérique, il faut être trouvé et donc bien référencé. »

9. La fonction d’éditeur

« On peut l’appeler rédacteur en chef ou chef d’édition, mais l’éditeur c’est celui qui va justement réussir à organiser le travail de gens qui sont sur de multiples supports, qui basculent entre les réseaux sociaux, leur média de masse, qui gèrent la temporalité du temps réel et du temps décalé. Je constate que, dans les écoles de journalisme, on forme des journalistes et pas des rédacteurs en chef. Pour moi, être rédacteur en chef numérique ou être journaliste, ce n’est pas tout à fait la même chose et ça ne demande pas forcément les mêmes qualités. On a un très fort déficit de gens qui ont cette capacité d’être éditeur-rédacteur en chef dans cet univers-là. »

10. Le journaliste sans rédaction

« On se demande si on ne va pas avoir non pas des journalistes sans journaux mais des journalistes sans rédaction. Une partie des journalistes – et je ne parle pas de gens qui seraient précaires – choisit à un moment donné d’être journaliste sans rédaction, en travaillant de temps en temps sur plusieurs titres, plusieurs médias, sans être cumulards, en développant leur propre sphère d’activité qu’ils arrivent eux-mêmes à financer. Cette tendance-là, on peut soit la regretter, soit s’en féliciter, ce n’est pas mon propos ici, mais je vous invite à ne pas la nier. A mon avis, l’organisation des rédactions telle qu’on l’a connu va se modifier de manière extraordinairement importante dans les années qui viennent. Je n’ai pas de boule de cristal mais je pense que le corps collectif plutôt compact des rédactions va se modifier de façon structurelle suite à l’addition des tâches que je viens de vous mentionner. »

L. D.

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