Recherches et analyses

Les mutations du métier : des discours prophétiques aux effets pervers

29-08-2013
Eric Lagneau à la summer school AJPro

La pratique des outils numériques a occupé plusieurs ateliers de la première summer school organisée par l’AJPro, qui s’achève le 30 septembre au Domaine du Chant d’Oiseau à Bruxelles. Lors de la conférence introductive aux travaux de la semaine, Eric Lagneau, journaliste à l’Agence France Presse (AFP) et chercheur-enseignant en sociologie du journalisme, a notamment proposé son analyse des discours sur les changements au sein de la profession.

Des discours prohétiques

Eric Lagneau constate que cette évolution entraîne deux types de discours : prophétique et sociologique. Avec, d’un côté, ceux pour qui « Les nouvelles technologies sont la solution à tous les problèmes », avec le risque de d’attribuer seulement à la technique des effets qui découlent, en réalité, de sa prise en compte dans les rapports sociaux. « Si on est dans la prospective ou le prophétisme, on aboutit à un discours de darwinisme social : s’adapter ou mourir. Cela sert d’injonction pour obliger les journalistes à évoluer, avec toute la difficulté du manque de recul historique. Il y a des choix professionnels, politiques et sociaux. D’où la question de savoir qui décide de ces changements. »

Rationalisation du travail

Quant à la démarche sociologique, elle nécessite « un temps de retard par rapport aux expertises internes mais, bonne nouvelle, on a atteint une masse critique nécessaire pour créer une communauté de chercheurs. On a suffisamment de travaux pour qu’il puisse en ressortir quelque chose de fructueux. »

Eric Lagneau épingle également la rationalisation du travail au sein des rédactions, induite par la technologie. « L’informatique offre plein de possibilités pour chiffrer  le travail du journaliste.  Des directions ou des managers veulent utiliser internet pour rationaliser le travail journalistique et cela a  un impact sur les formats de productions». Et comme dans tout changement, il y a une face plus obscure : celle de la suppression d’emplois, de la dégradation des conditions de travail, de la dispersion du travail ainsi que celle des dangers pour la qualité de l’information et la santé des journalistes.

Le discours sur les changements relèvent par ailleurs d’un « psychologisme », déplore Eric Lagneau, qui ignore les processus collectifs pour survaloriser les comportements individuels. Le journaliste sera donc individuellement le responsable du progrès ou de la résistance au changement…

« Les règles fondamentales du journalisme évoluent peu »

« Tous ces discours, souligne Eric Lagneau, ont tendance à se focaliser sur ce qui change le plus visiblement mais peut-être en oubliant que les règles fondamentales du journalisme évoluent peu. »
Et de tirer, ensuite, quelques enseignements à partir de l’exemple des agences de presse. « On a mis en place des processus de travail de telle sorte que la qualité de l’information ne dépend pas nécessairement de la compétence du journaliste, mais aussi de la manière dont est organisé le travail. La logique marchande devient de plus en plus prégnante et, du coup, cela oblige les journalistes à se remettre en question. »

L. D.

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