Recherches et analyses

Réinventer le journalisme !

27-07-2012

Les débats sur le renouveau du journalisme n’en finissent plus car personne ne peut prédire ce qu’il sera dans 5 ans. C’est la preuve de l’ampleur des bouleversements en cours. La revue « Les cahiers du journalisme » (Ecole supérieure de journalisme de Lille et département d’information et de communication de l’Université Laval au Québec) a consacré un épais numéro au « journalisme numérique » à l’automne dernier. De quoi nourrir la réflexion sur le journalisme augmenté et le journalisme de données.

Le journalisme augmenté

Le journaliste du Net, principalement, est de plus en plus sollicité ; il doit savoir tout faire, tout de suite. Il ne peut quasiment plus se dire « simplement » rédacteur, par exemple. Il doit être… « augmenté ». C’est-à-dire qu’il doit maîtriser différentes facettes de l’information : le texte, le son, la photo, la vidéo, le web, les tweets… Parfois simultanément. Le journaliste doit être capable de tout faire, comme s’il pouvait tout maîtriser à fond.

Additionner les couches concerne aussi les sources des journalistes. Sans négliger les contacts et réseaux traditionnels, il faut aussi ajouter, maintenant, d’autres contacts incontournables, issus du monde numérique, pour sonder autrement les thèmes abordés. Il faut « augmenter la couche physique par une couche numérique », illustre Jean-Marc Manach (1). Les réseaux sociaux révèlent et génèrent un certain contenu, qu’il faut traiter journalistiquement. Et le numérique livre également un nombre important de renseignements que l’on peut collecter dans des bases de données, afin de les traiter aussi de manière journalistique. C’est là tout l’art de la profession : parvenir à traiter journalistiquement différentes sources et signaux et les restituer sur des supports variés et complémentaires.

Les tweets et les re-tweets, par exemple, sont les signes de la volonté d’un individu ou d’une association de partager quelque chose avec un auditoire. Pour le journaliste, cela vaut le coup de s’y plonger pour en extraire des signaux. Si cela fourmille sur les réseaux, cela veut dire qu’il se passe quelque chose ; au journaliste de parvenir à décoder ce langage et d’en tirer une réelle information. Le suivi et l’utilisation de ces réseaux permet notamment d’être à l’écoute d’un pan entier de la société, mais aussi de communiquer avec un public qui n’est plus en phase avec les médias traditionnels. Il y a aussi, en quelque sorte, un service après-vente à rendre au lecteur, en restant disponible via les réseaux sociaux.
A ne pas perdre de vue : le but de l’utilisation de ces nouvelles couches. Toujours chercher à produire une valeur ajoutée. Trop souvent c’est l’aspect gadget qui prime sur la recherche de contenu. Trop de médias surfent sur le multimédia pour faire moderne, peu ont vraiment compris comment intégrer ces nouveaux outils pour « construire un nouveau métier », ose Jean-Marc Manach. Car bien au-delà de l’anecdotique, « internet relance le journalisme d’investigation », affirme-t-il.

Le journalisme hacker

Pour compléter ce point de vue, Eric Dagiral et Sylvain Parasie (2) embrayent sur le « journalisme hacker ». Difficile à décrire. En gros, les hackers se nourrissent de l’internet. Certains ont davantage le profil de l’internaute rabique ou du programmeur, d’autres sont journalistes et passionnés d’informatique. Tous exploitent les nombreuses ressources que recèle le Net. Pour un usage parfois différent. Il y a des dénonciateurs déterminés qui mènent un combat, de militants, et d’autres qui sont avant tout des journalistes mais qui sont déterminés à fouiller l’internet pour y trouver un contenu non révélé, original, destiné à alimenter une enquête.

Au-delà de cette nourriture commune, les journalistes et les hackers ont d’autres points de convergence (une rencontre est d’ailleurs prévue sur ce thème à Paris). Ils militent souvent dans la communauté du logiciel libre qui génère ses valeurs comme le libre accès aux œuvres (la technologie, l’information, le savoir dans toutes les sphères de l’activité humaine) du Net. Cette communauté développe, en outre, ses langages, ses outils de développement, ses engagements.

Les outils sont informatiques. Ils visent à extraire et traiter des données collectées sur internet. Pas nécessairement dans les créneaux d’information régulièrement visités par les journalistes. En fait, ces données peuvent venir compléter une information traitée par un journaliste ou alors même apporter un signal nouveau montrant qu’il y a là quelque chose à en tirer. Les auteurs parlent de « renouveler la construction de l’information », « d’histoires plus profondes » à écrire conjointement.

« Les données en elles-mêmes et pour elles-mêmes n’ont pas nécessairement de la valeur. Elles sont importantes pour des personnes qui savent les utiliser et leur donner du sens ». D’où l’utilité de faire travailler conjointement un journaliste et un informaticien. Plusieurs rédactions outre-Atlantique pratiquent de la sorte. En France, la rédaction d’OWNI (3) a également ses experts du Net et du journalisme de données. Il faut « enclencher une dynamique d’échanges et de constitution de projets avec des journalistes ».

Jean-Pierre Borloo

 

(1) Evolution des pratiques journalistiques sur Internet : journalisme « augmenté », datajournalism et journalisme hacker, entretien avec Jean-Marc Manach par Yannick Estienne, Les cahiers du journalisme 22/23, automne 2011.

(2) Portrait du joiurnaliste en programmeur : l’émergence d’une figure du journaliste « hacker », par Eric Dagiral et Sylvain Parasie, Les cahiers du journalisme 22/23, automne 2011.

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