Recherches et analyses

« Une production journalistique en grande partie gouvernée par des algorithmes »

23-01-2014

Illustration : VinceLa page du journal que vous consultez en ligne, les résultats obtenus après une requête sur un moteur de recherche, les informations en provenance de plusieurs sources triées et hiérarchisées par des agrégateurs de contenus ou, à l’extrême, celles produites par des robots ont ceci de commun d’être organisés par des algorithmes. Le sociologue Sylvain Parasie étudie l’usage des nouvelles technologies dans le monde de la presse, notamment aux Etats-Unis. Nous l’avons rencontré à Bruxelles, à l’issue de son intervention au colloque « Publics » organisé début décembre par l’ULB. Le chercheur français y faisait état d’une expérience de journalisme de données visant à cartographier les crimes à Los Angeles. L’occasion de parler de ces formes hybrides de journalisme, qui visent à concilier une pratique professionnelle avec l’usage des outils informatiques et des langages de programmation.

Version intégrale de l’interview publiée dans Journalistes n°155 (janvier 2013)

Vous plaidez pour un rapprochement des univers de l’informatique et du journalisme mais le phénomène reste marginal…

Sylvain Parasie : Aux Etats-Unis, la plupart des formations des journalistes à la programmation et aux statistiques sont encore limitées même si elles se développent de plus en plus. Dans le milieu des années 2000, on a vu émerger des journalistes qui provenaient du monde de  l’informatique. Il s’agissait de développeurs engagés dans des communautés « open source » et ils ne voyaient pas forcément le lien à établir avec le journalisme. Dans les années 1990, avec le computer assisted journalism (journalisme assisté par ordinateur), des journalistes utilisaient des statistiques et traitaient des données mais ils étaient souvent en décalage avec le monde du web, leur pratique étant bien antérieure. Philip Meyer, dans son livre écrit à la fin des années 1960 mais publié en 1972 (2), estimait déjà que les journalistes étaient trop « impressionnistes » et qu’ils n’avaient pas beaucoup de moyen pour trancher. Il employait la métaphore de l’arbitre sur un terrain de baseball qui se fierait aux impressions de la foule, à ses bruits. L’informatique associée aux sciences sociales permet de dire des choses bien plus fortes sur le monde car elles sont plus objectives. C’est une manière, pour la presse, de répondre aux critiques qui lui sont faites.

Dans cet univers de journalistes et de programmeurs, on parle aussi de journalistes hackers. Sont-ils de vrais pirates ?

Le terme hacker porte une connotation négative car le pirate informatique n’a pas forcément le sens du bien commun alors que le journaliste met en avant l’intérêt public. Il y a plusieurs formes de journalisme de données, c’est le terme générique le plus souvent utilisé. Le journaliste hacker est l’un des termes proposés par certains pionniers, notamment aux Etats-Unis. Ils entendaient mettre l’accent sur la dimension créative, positive du terme « hacker ». Les notions de passion et de détournement y sont aussi très importantes. Les réalisations concrètes du hacker journaliste sont surtout liées à la collecte de données dans le but de faire apparaître une réalité qui n’est pas du tout évidente aux yeux du grand public. Cette idée du hacker qui va contre la pensée commune constitue aussi un idéal journalistique. On voit des liens qui se créent entre les communautés de journalistes et de développeurs mais il reste des problèmes liés au langage. De plus, le journaliste doit continuer à faire son métier : mettre en perspective, expliquer le monde.

Les journalistes ne sont pas les seuls à organiser l’information : sur internet, de puissants algorithmes ont pris le relais…

La question de la neutralité des algorithmes est centrale et commence à faire l’objet de recherches en sciences sociales. On examine la manière dont ils sont élaborés, les effets qu’ils peuvent avoir sur le travail et les produits qui en résultent : les algorithmes amènent à faire des choix qui n’étaient pas intentionnels. L’un des enjeux constitue à associer les journalistes à la conception de ces algorithmes, de manière à faire en sorte qu’ils intègrent bien tout un nombre de représentations et d’attentes liées au journalisme. Réussir à y intégrer un sens journalistique constitue un enjeu considérable mais l’affaire n’est pas gagnée d’avance car les algorithmes les plus puissants sont souvent développés complètement en dehors du monde journalistique par des gens qui n’ont rien à voir et qui, en grande partie, considèrent le journalisme comme un autre type d’industrie. On peut bien sûr se dire que c’est très compliqué pour les journalistes d’intervenir sur des algorithmes, de les mettre en débat, de réussir à ouvrir la boîte noire. D’un autre côté, il ne faut pas négliger leur connaissance du public. L’information organisée ou produite par un algorithme n’intéresse pas forcément ce dernier. Les algorithmes gouvernent une grande partie des productions journalistiques. Il y a toutefois des signes positifs. Par exemple, le fait que Google News, Facebook ou Twiter aient embauché des journalistes. Mais tout cela reste peu développé.

Comment expliquer que le journalisme de données soit encore si peu développé dans nos contrées ?

La presse a toujours souffert d’un défaut d’innovation. De plus, la culture du journalisme français est largement littéraire même si un ensemble de personnes ont fait des choses absolument incroyables en lien avec les mondes du journalisme et de l’informatique. Les liens ne sont pas aussi évidents à établir. Aux Etats-Unis, la mise à disposition de nombreuses données fait aussi que c’est plus accessible pour les journalistes. Je m’y trouvais en octobre dernier, au moment du « shut down ». J’y ai rencontré plein de journalistes qui ne pouvaient plus travailler car ils n’avaient plus accès aux données, lesquelles sont fournies par les agences fédérales. Il ne faut pas oublier qu’une grande partie de ces données est produite par la puissance publique : cela nécessite des moyens financiers et la volonté de mettre l’accent sur la transparence et la communication immédiate.

Le public est-il prêt pour ces nouvelles formes de journalisme ?

On constate que les gens utilisent de plus en plus leur smartphone pour consulter des données, par exemple pour s’orienter dans une ville. Et on se dit : pourquoi les journalistes passeraient à côté ? En France, le journalisme de services, qui donne de l’information aux consommateurs, est peu développé et peut être perçu de manière péjorative, voire critique. Mais ce n’est pas du sous-journalisme : il interroge aussi sur ce qu’est le journalisme et le service qu’il veut rendre au public.

Entretien : Laurence Dierickx

(1)   Sylvain Parasie est sociologue, maître de conférence à l’Université Paris-Est / Marne-la-Vallée, chercheur au laboratoire techniques, territoires et société (LATTS) de l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées et dirige le master « Communication des entreprises et sociologie des TIC » à l’université Paris Est / Marne-la-Vallée. Son site : http://sylvain-parasie.org/

(2)   The New Precision Journalism a, depuis, fait l’objet de plusieurs rééditions. La dernière date de 2002 par Rowman & Littlefield

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