La grande taille de Baris Terkoglu lui est précieuse : quand le tribunal d’Istanbul ordonne une suspension de séance, son mètre nonante, au moins, lui permet de s’étendre pour, malgré la distance à laquelle les gendarmes le maintiennent du public, prendre la main de son épouse, Özge, serrer celles de tous les amis qui viennent lui exprimer leur sympathie et étreindre longuement la mienne, pour me remercier du « soutien des journalistes belges ».

Mais ce qui frappe surtout, chez le journaliste turc « adopté » par l’AGJPB, c’est son large sourire. Et ses éclats de rire : de toute évidence, sa très longue détention préventive ne l’a pas abattu. Ni non plus ses coprévenus dans le dossier « Odatv », malgré les lourdes charges qui pèsent sur eux : association à une organisation terroriste !

Les journalistes incriminés se défendent pied à pied. Avec conviction et humour : à plus d’une reprise, au cours de la journée, la salle rira de bon cœur. Et aussi des avocats… et même le président du tribunal, qui a un vague air de ressemblance avec Guy Marchand. « On se croirait à une pièce de théâtre, c’est un peu surréaliste », murmure un observateur du Parlement européen, présent à l’audience.

Ce qui est surréaliste, c’est le contenu de l’acte d’accusation ! « C’est la première fois qu’un journaliste est poursuivi pour n’avoir pas publié une information » plaide Baris Terkoglu, quand on lui demande pourquoi il n’a pas utilisé des renseignements relatifs aux prétendues pratiques sexuelles de dirigeants du PKK, le parti du peuple du Kurdistan, toujours considéré comme mouvement terroriste. « Le procureur ne voulait pas utiliser le mot “sexe” », ironise le journaliste. Et s’il n’a rien publié, c’est parce qu’il estimait que ces « informations », peu fiables, nuiraient à la crédibilité de son traitement du dossier kurde : « nous faisons de l’analyse, pas du journalisme de caniveau »…

Il y a aussi le « savon » que lui a passé son rédacteur en chef après un article qu’il avait publié sur la nébuleuse « Ergenekon », cette organisation criminelle qui, d’après les autorités turques, aurait planifié un coup d’État militaire en Turquie. « Nous en avons fait assez sur ce sujet. Si tu veux passer pour l’organe de presse d’Ergenekon, soit, mais je ne veux pas être associé à cela », lui a lancé Hüseyin Soner Yalçin, le 26 octobre 2009, dans une conversation téléphonique enregistrée par la police. Pour le procureur, voilà une des preuves de l’implication des journalistes dans le dossier ! Là où Baris Terkoglu a surtout fait mal, c’est quand il a diffusé une photo, prise dans un restaurant, qui montrait, assis à une même table les policiers qui avaient mené l’enquête, le procureur, et le président du tribunal devant lequel allait s’ouvrir le procès Ergenekon. Chez nous, un simple spaghetti mangé par le juge d’instruction Jean-Marc Connerotte avec le procureur Jean-Michel Bourlet, lors d’une soirée de soutien à une des victimes de Marc Dutroux, avait conduit à son dessaisissement et jeté des centaines de milliers de Belges dans la rue. En Turquie, le journaliste se retrouve détenu. « Ce repas était-il illicite ? », interroge-t-il. S’il l’était, diffuser la photo était légitime. Et s’il ne l’était pas, « pourquoi est-il illicite d’en parler » ?

« Il y a seize mois que je suis détenu. On ne m’a jamais posé aucune autre question que les cinq qui m’ont été posées lors de ma première audition » a conclu Baris Terkoglu. Aucun élément neuf n’a été apporté par les enquêteurs. Mais le journaliste est toujours emprisonné en attendant d’être « traité équitablement ». Le 28 juin, il passera son 500è jour derrière les barreaux. D’équité, il n’est plus question depuis longtemps…

Philippe LERUTH, à Istanbul
Vice-président de la FEJ