Procédure bâillon : Claude Eerdekens perd son procès contre la journaliste Mélanie De Groote
Le 12 février 2026, Le Tribunal de 1ère instance de Namur a débouté Claude Eerdekens, ex-bourgmestre d’Andenne, de son action contre la journaliste indépendante Mélanie De Groote, autrice de l’article « Le vieux fauve d’Andenne » paru dans le magazine Wilfried en octobre 2024. La journaliste, représentée par l’avocat de l’Association des Journalistes Professionnels (AJP), Me Mouffe, reçoit 4000 € d’indemnités.
L’enquête, menée sur 3 ans, se base sur 33 témoignages et 856 minutes d’enregistrements. Intitulée « Le vieux fauve d’Andenne », elle dresse un portait du bourgmestre en poste depuis 52 ans et fait notamment état de comportements sexistes et de harcèlement moral dans son chef.
Suite à la publication, M. Eerdekens et la Ville d’Andenne ont introduit une double action devant le Tribunal de 1ère instance de Namur contre la journaliste, pour violation de la vie privée et de la déontologie, propos calomnieux, diffamatoires et injurieux. Plusieurs organisations, dont l’AJP, la FEJ ou encore RSF ont dénoncé ces poursuites, qualifiées de procédure-bâillon. Une alerte a été déposée sur la plateforme du Conseil de l’Europe pour la sécurité des journalistes. Le ministre des Pouvoirs locaux a, par deux fois, annulé l’action de la Ville, qui s’est finalement désistée en mai 2025.
Le 12 février 2026, le Tribunal de 1ère instance de Namur a débouté Claude Eerdekens de toutes ses demandes et octroyé à la journaliste 4000€ d’indemnité de procédure majorée.
Le Tribunal estime que le sujet abordé relève de l’intérêt général, a fortiori dans un contexte électoral, et que Cl. Eerdekens, en raison de son rôle public, bénéficie d’une protection plus restreinte de sa vie privée, soulignant que le public dispose d’un droit légitime à être informé du comportement de ses élus. Il soulève par ailleurs que la journaliste a « exercé son droit à l’information en menant une démarche d’investigation, laissant au lecteur le soin de se forger sa propre appréciation des faits ». Il souligne également le sérieux de l’enquête réalisée et l’absence d’approche partiale dans le chef de la journaliste.
Le tribunal rappelle enfin que « la liberté de la presse (…) constitue un pilier essentiel d’une société démocratique. Des procédures judiciaires dirigées contre des journalistes, lorsqu’elles portent sur l’exercice de leur mission d’information dans des matières d’intérêt général, sont susceptibles de produire un effet dissuasif (chilling effect), en décourageant non seulement le journaliste concerné, mais également l’ensemble de la profession, de participer au débat public ». Il souligne également que la demande d’Eerdekens crée une « situation manifestement déraisonnable dans le chef de la journaliste, dès lors qu’elle s’expose à une procédure lourde et coûteuse pour avoir exercé, de bonne foi, son rôle de journaliste d’investigation sur une question d’intérêt général ».
L’AJP, qui a accompagné et pris en charge la défense de la journaliste, se félicite d’une telle décision. Ce jugement vient confirmer la primauté, dans le cas d’espèce, de l’intérêt du public à recevoir une information d’intérêt général sur les intérêts particuliers d’un ancien bourgmestre ; reconnait le sérieux et la rigueur du travail journalistique réalisé ; et insiste sur le caractère disproportionné d’une telle procédure face à une journaliste, rappelant le risque d’autocensure de telles actions dans le chef de toute une profession.
L’AJP rappelle que les procédures à l’encontre des journalistes d’investigation, très souvent freelances, ont un impact certain, tant professionnel que privé, tant financier que psychologique, sur les personnes concernées, sur la profession en général et, in fine, l’information que reçoit ou non le public. Nous réjouissons de cette décision et continuerons de soutenir, représenter et défendre les journalistes dans leur mission d’information.
Pour l’AJP
Jil Theunissen, Juriste