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Aux Assises du Journalisme et de l’information : «La fachosphère nous a pourri la vie»

16/03/2017
Ouverture des Assises du journalisme

Crédit : Assises du journalisme

Comment informerons-nous dans dix ans ? La question constitue le thème des Assises du journalisme qui se déroulent du 15 au 17 mars en France, en bord de Loire, à Tours. Organisées depuis dix ans par l’association «Journalisme et citoyenneté», ces assises sont «un temps d’échange entre les journalistes, les patrons de presse et le public», explique à La Nouvelle République du Centre-Ouest Jérôme Bouvier, grand maître d’œuvre. Objectif déclaré : «tenter de résoudre la crise de confiance entre les médias et leur public».

Plus de 200 participants, outre quelques centaines d’étudiants inscrits, se dispersent pendant trois jours entre les ateliers, débats, expositions, projections et salon du livre du journalisme durant cette manifestation qui, d’abord nomade sur le territoire français, se fixe désormais dans la ville de Balzac. On vient parfois de loin pour participer aux Assises, comme ces deux étudiantes turques et leur professeure venues d’une université francophone d’Istanbul, ou cette journaliste québécoise. Les Belges, eux, sont plutôt rares, en dehors d’une délégation de cinq enseignantes, fidèles des Assises, et deux de leurs étudiants de la Haute école de la Province de Liège, section Communication.

Complot et liberté d’expression

Le regard sur la presse dans dix ans n’est pas le seul sujet des échanges. Ainsi, c’est l’éducation aux médias qui traçait le fil rouge de la première journée. On en retiendra d’abord une nuance sémantique qui a tout son sens : on passe, disait une responsable de projet, de l’éducation «aux médias d’information» à l’éducation «aux médias et à l’information», tellement l’information passe aujourd’hui par une multitude de supports. Sans surprise, on apprendra qu’en France les deux sujets les plus sollicités par les jeunes sont les théories du complot et la liberté d’expression. Quant aux initiatives hors de l’école, elles se développent aussi bien dans des prisons qu’auprès de femmes réunies dans des ateliers de couture, dans des milieux ruraux ou avec des jeunes de quartiers «sensibles» comme ceux de Molenbeek.  Aucun subside public ne vient défrayer les journalistes intervenants sur le terrain, ce qui fait dire à une participante son sentiment «que la Belgique a un chouia  en avance sur la France». L’AJP a confirmé et corrigé : un peu plus qu’un chouia, chère madame. 

La bataille perdue du Net

Tout autre thème, les grands bouleversements médiatiques de 2007-2017 furent évoqués par des professionnels réputés comme Pierre Haski (Rue 89), Patrick de Saint-Exupéry (XXI), Agnès Chauveau (INA) et l’universitaire Géraldine Muhlmann avec d’inattendus et très amers constats de défaites. «Après quelques années de réussite pour Rue 89, le web est devenu un champ de bataille idéologique, regrette Pierre Haski. La fachosphère a poussé ses troupes à occuper l’espace numérique. Elle nous a pourri la vie et découragé les débatteurs démocrates à s’exprimer. On a perdu cette bataille.». Géraldine Muhlmann renchérit : «Le web et les blogs ont été une grande chance pour le journalisme narratif, qui se nourrit de faits. Puis les réseaux sociaux ont tari le narratif et l’ont remplacé par des morceaux d’opinion. Les chaînes d’info, elles, ont découpé le réel en quelques séquences qu’elles ont surinvesties avec des répétitions et des images en boucle». Patrick de Saint-Exupéry : «Le Net s’est construit sur une promesse de la gratuité, et donc sur la question de ce qui a encore ou non une valeur. » Agnès Chauveau : «La hiérarchie de l’information qui structurait l’espace et le débat publics est maintenant établie par des algorithmes et les réseaux sociaux. Et il y avait avant un contrat de lecture entre le média et son public. Mais qui connait le contrat de lecture des réseaux sociaux ?»

Consterné par cette avalanche de pessimisme, l’animateur tenta bien de faire conclure le débat sur une note plus enthousiasmante. Sans succès. «Je suis optimiste. Il y a encore beaucoup de choses à faire» déclara le fondateur de XXI pour faire plaisir.

J.-F. Dt., envoyé spécial de l’AJP à Tours