Journalistes femmes : leur carrière, leurs galères

Interroger frontalement la place des femmes dans le journalisme aujourd’hui en Fédération Wallonie-Bruxelles par le biais d’une large enquête inédite, auprès des femmes et hommes journalistes mais aussi des employeurs, voilà le chantier que l’AJP a mené pendant toute l’année 2018 avec trois chercheuses issues de l’ULB et de l’UMons.

Le matériau recueilli par le biais de focus groupes, d’interviews individuels, puis par questionnaire, est très riche (plus de 200 pages de rapport). Cette enquête vise à mettre à plat les principaux enjeux auxquels sont confrontées les femmes dans l’exercice de l’activité journalistique, au travers de leurs conditions d’emploi et de travail, de la construction de leur carrière (de l’insertion à la promotion), de la conciliation de leur rôle de femme, de conjointe, de mère et de journaliste. Elle permet de mieux comprendre ce qui peut entraver la poursuite du métier de journaliste, particulièrement quand on est une femme.

Comprendre les enjeux, poser un diagnostic des disparités et inégalités, mais aussi proposer des mesures et des actions à l’intention des acteurs médiatiques : en 2019 et 2020, l’AJP mènera campagne pour davantage d’égalité dans les rédactions.

Les passages en italique sont issus de l’étude.
Le renvoi aux pages de l’étude s’effectue comme suit : [R :pages].

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Synthèse

La méthodologie

[R : 13-20]

5 focus groupes ont été réalisés entre novembre 2017 et juin 2018 : trois auprès de femmes journalistes et deux auprès d’hommes journalistes. Cela a permis de faire émerger, pour certains des thèmes abordés, des résultats différents selon le genre. Au total, 19 journalistes ont été interrogés.

15 femmes ayant quitté le journalisme ont accepté de répondre à des entretiens individuels approfondis pour tenter de comprendre pourquoi les femmes quitteraient plus massivement que les hommes le monde du journalisme belge francophone.

11 entretiens ont été menés avec des représentants de directions de dix médias généralistes francophones. L’objectif étant de donner la parole aux personnes au sein des directions des médias qui sont amenés à gérer les carrières et les relations avec les journalistes.

507 journalistes ont répondu à un questionnaire diffusé en septembre/octobre 2018 auprès de l’ensemble des journalistes professionnels et stagiaires, issus de médias généralistes comme spécialisés.

La preuve par les chiffres ?

En Belgique francophone, les femmes ne forment que 35 % de l’effectif journalistique (agréés et stagiaires). La progression est réelle mais bien plus lente que dans d’autres pays européens (France : 47 % en 2018). Parmi les journalistes les plus jeunes, la parité est quasi atteinte. Ensuite, l’écart se creuse dès 30 ans et la présence des femmes chute fortement après 40 ans. Au-delà de 55 ans, on ne compte plus que 20% de femmes. Deux explications à ce phénomène : soit les femmes ont intégré très tardivement les rédactions en FWB, soit elles ont tendance à quitter la profession plus tôt que les hommes. On lira plus loin pourquoi elles changent de métier. La féminisation est très différente dans les différents secteurs médiatiques : la presse quotidienne est moins féminisée (30 %) que les agences (36 %), l’audiovisuel (37 %) ou les magazines (42,5 %).

Il y a des disparités entre les hommes et les femmes quant à leur situation familiale : si presque la moitié des hommes (49%) vivent en couple avec enfants, ce n’est le cas que pour 38 % des femmes. Elles sont, par ailleurs, plus nombreuses à vivre seules sans enfant (27% des femmes, contre 19% des hommes). Notons également que 40% des femmes n’ont pas d’enfant, pour seulement un quart des hommes (24%). Ces différences s’expliquent, en partie, par le fait que les répondantes sont globalement plus jeunes que les répondants. Toutefois, cela ne peut constituer la seule explication, car dans chacune des tranches d’âge, les femmes journalistes sont plus nombreuses à ne pas avoir d’enfant que les hommes

Les femmes journalistes sont davantage diplômées que leurs confrères, dans toutes les tranches d’âge. Mais elles sont sous représentées dans les catégories hiérarchiques supérieures. A priori, l’enquête ne fait pas apparaître de différences majeures entre les hommes et les femmes pour ce qui concerne les statuts sociaux (salariés/indépendant) et les types de contrats (Interim/CDD/CDI). Mais une analyse plus fine des résultats montre qu’en presse quotidienne p. ex., 58 % des femmes ont un CDI pour 70% des hommes, une disparité que l’on ne retrouve pas dans l’audiovisuel. Le temps partiel concerne davantage les femmes (22 %) que les hommes (9%).

Certaines rubriques ou spécialisations présentent également de grandes différences selon le genre : ainsi le sport, où seules 6 % des répondantes ont indiqué y être spécialisées, contre 33 % des hommes journalistes. Ou la politique (18 % des femmes, 30 % des hommes). Par contre, les femmes indiquent beaucoup plus souvent que les hommes être spécialisées dans les rubriques Lifestyle (17% des femmes, contre 5% des hommes), ou encore Santé, Environnement et Société.

Les journalistes exerçant à temps plein disent travailler en moyenne 44 heures par semaine. 62% des répondant.e.s ont indiqué que leur temps de travail est généralement variable. Le temps de travail moyen déclaré est similaire pour les hommes et les femmes. L’enquête ne montre pas non plus de différences hommes/femmes pour les horaires atypiques, très fréquents dans la profession : 11% des répondant.e.s ont déclaré travailler très tôt le matin, avant 07h00, et 29% le feraient de temps en temps. La moitié des répondant.e.s (51%) disent travailler toujours ou presque en soirée, après 18h et 42%, de temps en temps. Enfin, presque un tiers d’entre eux.elles (31%) affirment travailler les week-ends et les jours fériés ; 59% le feraient de temps en temps.

Quant au différentiel salarial, il est réel et important : les deux classes de revenu les plus représentées pour les femmes s’étendent de 1 750 à 2 249 € nets par mois, tandis que pour les hommes, il s’agit de la classe la plus élevée, celle des revenus supérieurs à 3 000 € nets. 42% des répondantes gagnent moins de 2 000 euros nets, contre 19% des hommes. Le revenu moyen des femmes est proche de 2 120 euros nets (revenu médian = 2 125 euros) ; il s’élève environ à 2 464 euros pour les hommes (revenu médian = 2 375 euros), soit 16% de plus que les femmes. L’écart entre les revenus médians est moins élevé : il est de 12%.

Les femmes présentent une durée de carrière plus courte que les hommes puisque leur ancienneté moyenne est de 17 ans (médiane=14 ans) alors qu’elle est de 22 ans pour les hommes (médiane=22 ans). Les femmes sont, par ailleurs, moins nombreuses (40%) que les hommes (55%) à avoir reçu une promotion (financière et/ou hiérarchique) durant leur carrière, et ceci se vérifie pour toutes les tranches d’âge, et davantage dans les secteurs de la presse écrite et des agences que dans l’audiovisuel.

Enfin, les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes à déclarer avoir déjà été confrontées à des formes de discrimination et/ou d’intimidation dans le cadre de leur métier, et la plupart du temps, en raison de leur genre.

Voilà pour certains des chiffres, dont d’autres sont à lire dans le rapport in extenso [R : 19 à 43]. Mais l’intérêt de l’étude est de dépasser les statistiques en allant directement à la rencontre de ceux et celles qui pratiquent le métier, de femmes qui l’ont pratiqué puis quitté, et des dirigeants des rédactions.

Vis ma vie de journaliste

Pour comprendre les raisons pour lesquelles le groupe des journalistes belges est si déséquilibré du point de vue de la représentation des genres, l’enquête les interroge (lire l’intégralité [R : 44-86]), hommes et femmes, d’âges et de parcours différents, sur leur vie vécue, ressentie et ‘à vivre’ de journalistes. Plusieurs focus groupes (d’hommes, de femmes, d’ancienneté et âge différents) ont permis de faire saillir plusieurs éléments transversaux, qu’aucune enquête n’avait jusque-là mis au jour : la charge mentale ressentie, la naturalisation des assignations genrées, le silence des femmes et enfin, l’anticipation des situations.

Charge mentale et tabou de la maternité

Vie de couple en tant que journalisteLa charge mentale a été un point majeur des discussions. Elle est de trois ordres : relative au rôle de mère, à la vie personnelle, et au travail. Les journalistes ont collectivement reconnu qu’un regard social pèse lourdement sur les parents, et notamment sur les mères. Cela aboutit parfois à une forme de culpabilisation sociale liée au poids culturel des imaginaires des rôles dévolus à chacun. Ainsi, une femme au travail est encore parfois considérée comme ambitieuse, privilégiant sa carrière plutôt que sa famille. Les représentations sociales de la maternité et de la paternité tendent par ailleurs à renforcer ces traits. Et pour autant, les femmes journalistes expriment ces envies de maternité et de conciliation de la vie familiale et professionnelle. Elles estiment devoir faire des choix, connaissent les conséquences que ceux-ci peuvent avoir sur leur carrière et les anticipent même parfois. La charge est aussi personnelle. Les difficultés de couple (s’imaginer en couple et le vivre, se séparer parfois) ont aussi constitué un nœud des discussions. Les femmes journalistes reviennent régulièrement sur les difficultés rencontrées dans la gestion quotidienne des tâches, dans la répartition de celles-ci au sein de la structure familiale, mais aussi sur les disparités salariales ou bien sur le fait qu’étant précaires, elles doivent compter sur un soutien financier de leur conjoint ou de leur famille. Certains des hommes des focus sont aussi confrontés à ces paramètres, mais ils semblent les ressentir moins fortement. Par contre, la question des loisirs, des cercles amicaux, de la vie hors du métier est une préoccupation de tous.tes. L’envahissement du métier sur les sphères non professionnelles de la vie peut ainsi poser souci. Enfin, la charge mentale est aussi alourdie parfois par le contexte professionnel. Les conditions d’emploi et de travail s’inscrivent dans un environnement décrit comme peu favorable : la précarité, les difficultés à s’insérer puis se stabiliser dans le métier, les perspectives d’évolution de carrières sont des préoccupations majeures. Celles-ci se conjuguent, par ailleurs, avec des environnements de travail qui sont parfois pesants : pression au présentéisme, sensation de culpabilité par rapport au regard de la rédaction, sensation de devoir prouver ses compétences, son investissement.

« Lorsqu’il y avait un problème quelconque, comme un enfant malade, je devais mentir. Il était beaucoup plus facile de dire ‘je dois aller chercher la voiture au garage’ que de dire ‘mon compagnon ne sait pas aller chercher les enfants à la crèche aujourd’hui’. [une ex- journaliste, R : 78]

Hommes et femmes l’évoquent et détaillent leur rapport au travail et les difficultés qu’elles.ils rencontrent à gérer ce « métier-passion ». Enfin, un élément reconnu par les journalistes des deux sexes renvoie aux difficultés de progression dans la carrière. Les choix de maternité, d’éducation des enfants, de retour de congé maternité, le manque de perspective d’évolution dans des postes, hors de leurs rubriques ou dans la hiérarchie et l’absence de valorisation interne et de reconnaissance semblent parfois miner le rapport au travail de certaines femmes.

Un métier d’hommes ?

Les focus groupes ont révélé de nombreux discours qui ont parfaitement intégré des stéréotypes de genre. Et c’est le cas chez les hommes comme chez les femmes. Celles-ci ont par ailleurs parfois exprimé une certaine forme de reproduction des différences de genre : beaucoup d’échanges ont porté sur les représentations du rôle de la femme et de sa place tant comme femme que comme journaliste.

« Il faut des reins solides, il faut être fort. Et les hommes sont naturellement plus forts. » [un journaliste, R : 67]

 Certaines ont aussi avoué reproduire sur les plus jeunes les situations de domination ou d’imposition genrée qu’elles avaient elles-mêmes vécues. Elles racontent régulièrement des entraves rencontrées dans le monde professionnel en raison de leur genre : interactions dans les rédactions, assignation de comportements ou de caractéristiques dites féminines.

Le silence assourdissant

Les femmes journalistes, lorsqu’elles racontent leurs carrières, certains choix, des difficultés dans les interactions, des frustrations face à des réflexions de collègues ou de la hiérarchie, mais aussi des formes de sexisme ou de comportements inappropriés, évoquent le silence dans lequel elles s’enferment. Ainsi, elles évoquent le fait qu’elles n’osent pas demander une augmentation, qu’elles n’osent pas toujours négocier (elles sont très peu nombreuses dans les focus à le revendiquer), demander des promotions. Elles craignent ou critiquent le fait alors d’être présentées comme des « féministes à poils » (en référence au fait de ne pas se raser et d’être considérée comme revendicative).

« Une rubrique se libérait dans un magazine et le rédac’chef m’a invitée à déjeuner, il m’a fait des avances auxquelles je n’ai pas répondu. Je n’ai pas eu le job. Il l’a donné à la stagiaire qui était là depuis quelques semaines… Cela faisait deux ans que je travaillais comme freelance pour ce magazine ».

Un silence encore plus lourd pèse par ailleurs sur les dérapages ou les violences qu’elles peuvent subir en tant que femmes. Elles racontent ne pas avoir réagi, ne pas avoir su vers qui se tourner.

« Le premier jour où je suis arrivée, première question d’un journaliste que je crois : ‘ Ah tu es là ?’ Je réponds ‘oui, j’ai un contrat’ et il me dit ‘Tu as couché avec qui ?’ [une journaliste, R : 68]

Les femmes vieillissent-elles mal dans le métier ?

La grossesse, les enfants, les difficultés financières, la crainte de mal vieillir dans le métier sont des éléments qui structurent les choix de carrières des femmes, et ce de façon plus prégnante que leurs collègues masculins. Ces anticipations sont parfois même des stratégies de contournement avant même d’avoir vécu la situation. Elles constituent parfois un frein pour la journaliste, voire même un plafond ou un mur qu’elles se construisent elles-mêmes.

La crainte d’avoir fait le tour, de s’ennuyer est commune pour les hommes et les femmes. Sont communes aussi dans les discours les difficultés dans les stratégies d’insertion et de stabilisation de la carrière. Mais, tou.te.s reconnaissent que les journalistes masculins ont parfois plus de facilités. Malgré des ressentis relativement identiques concernant les difficultés liées aux horaires, au temps de travail et parfois à l’insécurité de l’emploi, les répondants hommes n’ont pas ou peu exprimé de charge mentale liée à la parentalité. Ils ressentent peu de pression, peu de culpabilisation sociale. Enfin, ils reconnaissent, et pour certains, revendiquent, que l’environnement médiatique est un monde masculin au sein duquel ils ont le sentiment que les femmes doivent davantage prouver leurs compétences et qu’elles doivent gérer des formes de paternalisme qui définissent certaines modalités de gestion des rédactions.

Pourquoi elles ont quitté le métier…

Décider de quitter le journalisme relève d’un long parcours. Jusque-là, les motifs généralement évoqués étaient le souhait de fonder une famille ou l’attrait des métiers de la communication. Mais la parole des 15 femmes interrogées qui ont volontairement quitté la profession met au jour d’autres motivations [R : 85 – 127].

Les causes de ces départs sont évidemment multiples, selon les trajectoires, les carrières et les personnalités des anciennes journalistes rencontrées, mais elles sont aussi très diverses et touchent : les conditions économiques et de carrières insatisfaisantes ; les conditions de travail et de relations au travail compliquées, voire sources d’inconfort (en terme de reconnaissance, comme de sexisme); une conjugaison difficile, voire douloureuse, des rôles de mère et de professionnelle.

Finalement, cinq constats pragmatiques ressortent très clairement de l’analyse des entretiens des anciennes journalistes.

Tout d’abord, la précarité envahissante est ressentie par toutes, mais elles sont nombreuses à estimer que les contrats à durée déterminée ou indéterminée seraient davantage accordés aux hommes qu’aux journalistes femmes (les résultats chiffrés de l’enquête ne montraient pas, à première vue, de disparités concernant les contrats, mais cela dépendait notamment des secteurs professionnels). Cette précarité est ressentie aussi dans certaines anticipations de leur futur, notamment sur la question d’avoir un enfant ou non.

« Si je n’arrive déjà pas à payer juste pour vivre tout court, comment je peux envisager des projets d’une manière ou d’une autre ? Même juste partir en vacances à deux, je n’arrivais pas à l’imaginer… » [une journaliste, R : 89]

Elles évoquent la peur de perdre leur emploi ou de ne plus le retrouver tel quel en revenant après une grossesse (des dossiers qui auraient été redistribués, etc.). En plus de la crainte de « ne plus être à la hauteur », cette peur renvoie à une réalité économique pour celles qui ne peuvent pas se permettre par exemple de « perdre des piges ». Au-delà de la maternité, le rôle de mère peut lui aussi être présenté comme problématique chez les indépendantes, notamment dans l’adéquation entre le fait d’avoir un enfant et de gérer ses différents contrats, par exemple. Enfin, l’autonomie financière qu’elles souhaitent acquérir et les perspectives incertaines de stabilité jouent fortement dans le constat de précarité envahissante ressenti par les répondantes. Cette précarité alliée à l’envie de fonder une famille forme un premier cocktail puissant pour favoriser les départs du journalisme.

L’insatisfaction des conditions de travail constitue le deuxième constat transversal. Les répondantes évoquent d’abord une charge mentale importante liée à l’articulation entre les horaires professionnels et ceux liés à la vie de famille. La dimension domestique est un facteur central dans leurs discours : l’organisation du quotidien, des enfants, de la famille, de l’anticipation des horaires, des congés, des courses, etc. Elles soulignent ensuite la pression liée à la temporalité des conditions de production : travailler toujours plus vite, avoir moins de temps, sentir que la qualité du travail en souffre. Elles évoquent par ailleurs l’inadéquation qu’elles ressentent avec les valeurs journalistiques symboliques de liberté, de qualités de l’information et du travail, du bonheur des voyages, etc. Certaines sont parties, car elles ressentaient vraiment un décalage entre ce qu’elles avaient espéré du métier et ce qu’elles vivaient en le faisant. Il s’agit plus globalement d’une perte de sens : les anciennes journalistes ne rencontraient pas les attentes qu’elles avaient anticipées en souhaitant devenir journalistes.

Le troisième point concerne le manque de valorisation de la part des hiérarchies des entreprises pour lesquelles elles travaillaient, mais aussi la structure organisationnelle en elle-même. Concrètement, il s’agit de sensations d’un horizon professionnel bouché, empreint d’immobilisme, de reconnaissance faible, voire nulle, d’un ressenti de pression de la part de la concurrence, mais aussi d’un management non accompagnant voire dénigrant à leur égard.

Le quatrième constat renvoie bien souvent à l’ambiance des rédactions. Certains comportements de sexisme, de paternalisme et de machisme, voire de harcèlement, ont été évoqués et détaillés. En réaction, elles sont nombreuses à s’être murées dans le silence ou à avoir été confrontées au silence des autres. Or, les diverses formes de souffrance au travail sont bien souvent une cause de départ de l’entreprise, voire un élément qui pousse à définitivement changer de carrières.

Enfin, le dernier constat transversal pointe les conséquences physiques et mentales d’une carrière de journaliste. Maladies, stress anormal, épuisement moral et professionnel menant au burn-out ont été vécus par quelques anciennes femmes journalistes. Cet état de fait semble lui aussi peu pris en compte dans les organisations ; les employé.e.s étant alors laissé.e.s relativement seul.e.s. Et c’est alors le médecin qui prend les premières décisions de mise à distance avec le travail, avant parfois d’accompagner mentalement le changement de carrière.

Du côté des employeurs : Des problèmes ?… Quels problèmes ?

Le discours des employeurs ( [R : 130 – 164] tous sont des hommes, vu la structure actuelle des directions des médias) oscille constamment entre des postures différentes qui reconnaissent l’importance du genre et les difficultés à être femmes dans le journalisme ;  tout en développant une vision essentialiste de leurs employées féminines quant à leur émotivité, leur charge mentale, la nécessité qu’elles ont de déployer plus d’énergie dans la conciliation de leur vie professionnelle et de leur vie privée, et les difficultés qu’elles ont à évoluer dans leur carrière (de leur propre fait comme de celui des directions).

L’indifférenciation se manifeste par des conceptions qui seraient révélatrices d’une conception égalitariste : le genre ne jouerait pas dans les embauches et très rarement dans la progression hiérarchique lorsqu’elle est voulue, les compétences ne seraient pas distinctes, les différences entre journalistes relèveraient de la personnalité et du caractère, et il est difficile pour tout le monde de gérer ensemble le travail et la famille. Ces constats énoncés par la plupart des directions justifieraient l’inexistence de politiques managériales de rééquilibrage des genres et seraient d’ailleurs marqués par l’histoire des directions de médias francophones qui ont vu ces dernières décennies des femmes accéder à des postes dirigeants.

Dans le même temps, et cela marque cet entrelacement constant, les responsables de rédaction reconnaissent la charge mentale et familiale que les femmes doivent gérer plus que leurs collègues masculins. Certains d’entre eux estiment qu’ils vivent et évoluent dans un monde médiatique de ‘testostérones’, ce qu’ils critiquent parfois, assument souvent. Enfin, les discours essentialistes sur les femmes ont tendance à renforcer cette différenciation : les femmes seraient ainsi plus à l’aise dans certaines rubriques, développeraient des approches plus émotionnelles, et pour certains seraient plus faciles à convaincre et à diriger. 

Par ailleurs, les directions des rédactions déploient un discours constant de justifications des pressions organisationnelles : celles-ci sont liées à la dureté du milieu médiatique, aux rapports entre collègues dans une rédaction (en terme de compétition par exemple), aux conditions économiques qui entraînent de fait des situations de précarité, aux différences dans les capacités de résistance aux pressions managériales; et à l’hypothèse énoncée par plusieurs que la hiérarchie, souvent masculine des médias, contribuerait à une reproduction masculine (des modes de nomination, des manières de faire).

Des constats largement partagés par le groupe professionnel

Les interviews et focus groupes ont été suivis d’un questionnaire d’enquête auquel 507 journalistes ont répondu. Ce questionnaire visait à vérifier et compléter les pistes explicatives qui ont émergé des entretiens. Il a aussi interrogé le sexisme, le paternalisme, les discriminations et les inégalités de traitement. Les témoignages sont nombreux (certaines questions ont généré plus de 400 commentaires !) et interpellants.

[R : 163 – 200]

Ils ont contribué à approfondir les difficultés rencontrées lors de l’insertion dans le métier, les perspectives d’évolution de carrière, la question de la conciliation entre la vie personnelle et le journalisme. Ils ont également permis de mieux appréhender la question des violences organisationnelles et de mesurer à quel point parfois ces situations pouvaient s’avérer douloureuses pour ceux et celles qui y font face.

Tout d’abord, les commentaires portant sur l’entrée dans le métier ont encore une fois souligné que de nombreuses femmes ont le sentiment de connaître davantage de difficultés à s’insérer dans la profession en raison de leur genre. Ils évoquent la nécessité de devoir prouver davantage, des pressions sexuelles, etc. Et permettent ainsi de corroborer les discours des femmes rencontrées en focus groupe ou en entretien.

Dans l’enquête 1, nous avons confirmé une forme de ségrégation horizontale dans l’attribution des rubriques et domaines de spécialisation. Cette enquête nous a permis d’observer que plus d’un quart (27%) des femmes et 20,5% des hommes estiment être cantonnés dans leur(s) rubrique(s). Certain.e.s répondant.e.s nous ont fait part de leur sentiment de n’avoir que peu de prise par rapport à leurs domaines de spécialisation, face aux injonctions de la hiérarchie et au système d’organisation des rubriques. Ils.elles regrettent le peu de perspectives de mobilité interne.

Grimper dans la hiérarchieUn constat très intéressant a pu être tiré à propos de la ségrégation verticale marquant l’accès des femmes aux positions hiérarchiques. Un pourcentage quasi similaire d’hommes et de femmes (35% d’hommes et 32% de femmes), n’exerçant pas ce type de fonctions, a indiqué avoir envie de diriger une équipe ou des personnes. Ce résultat contraste avec certains discours entendus dans les focus groupes et surtout dans les entretiens avec les directions. Par ailleurs, les femmes considèrent de façon très majoritaire (68,5%) qu’elles rencontrent des difficultés à grimper dans la hiérarchie. Un tiers des hommes reconnaissent ces difficultés pour leurs collègues féminines.

La question salariale a également pu être approfondie. Elle confirme le silence et le tabou qui entoure les rémunérations : une majorité de répondant.e.s (66,5%) estimant que la politique salariale de leur entreprise n’est pas transparente. Ils.elles soulignent l’importance des négociations au cas par cas et les stratégies de mise en concurrence des directions. Sur ce point, les femmes sont nettement plus nombreuses (65%) que les hommes (46%) à déclarer ne pas savoir négocier leurs conditions d’emploi et de travail. Ce résultat vient confirmer nos analyses précédentes.

Par ailleurs, cette enquête a mis en lumière la prégnance des formes de violences organisationnelles dans la profession, tant pour les hommes que pour les femmes. À travers leurs commentaires, les répondant.e.s ont souligné l’embarras, le malaise et parfois la douleur, qui surviennent dans ces situations. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à déclarer avoir déjà été confrontées à du harcèlement ou à une agression. 40,5% d’entre elles ont indiqué avoir subi du harcèlement moral, contre 25% des hommes. De très nombreux répondants ont indiqué avoir déjà été témoins de ce genre de situation. Et pourtant, les répondants évoquent généralement un silence ou dénoncent une passivité face à ces violences au travail. Ces violences doivent nécessairement être prises en considération dans l’analyse des carrières et plus particulièrement des départs.

Nous reprenons ci-après un « florilège » de citations (il y a beaucoup d’autres témoignages dans le rapport), qui permettent de mesurer à quel point le sexisme est présent dans les rédactions :

« Commentaires sexistes et paternalistes, diminution de mon travail et de mes compétences, affichage de photos privées dans la rédaction… Avis général: si je me plaignais, c’est que je « n’avais pas d’humour ». J’ai depuis (fort heureusement) quitté cette rédaction et n’ai jamais vécu ça que dans la presse quotidienne, pas magazine. »

« Au cours d’une réunion de rédaction, j’ai vu des collègues masculins discréditer des collègues femmes, car elles avaient une opinion professionnelle différente en leur disant : « t’as tes règles ou quoi? ». J’ai entendu des hommes faire des remarques systématiques sur la tenue de mes collègues femmes. J’ai vu des femmes aller à l’encontre d’une analyse du rédacteur en chef avec des arguments professionnels, pertinents, et être ensuite complètement ignorées, car jugées trop menaçantes. Plus personne ne l’écoutait et elle n’avait plus droit à la parole. C’était assez hallucinant. J’ai entendu un collègue photographe insulter une de ses consœurs qui avait reçu un prix en criant « suceuse! ».

« On a demandé à ma collègue alors enceinte de ne plus revenir après son congé de maternité. Oralement, de sorte qu’elle n’ait aucune preuve de ce que notre rédac chef lui a dit. »

« L’ancien directeur a dit un jour en réunion à une de mes collègues qu’elle ne le faisait pas bander. Je lui ai proposé mon aide et mon témoignage si elle portait plainte. »

« Une ambiance très sexiste et machiste (« tu fais rien ? Ben, montre nous tes seins, alors! ») et plusieurs cas de collègues harcelées moralement par des supérieurs… »

Etc., etc…

Et maintenant, que fait-on ?

Le second objectif de cette enquête était de soumettre aux répondant.e.s les principales pistes de recommandations qui ont émergé de nos résultats et qui pourraient être mises en place afin de faciliter le parcours des femmes dans la profession. Quatre mesures ont remporté un très large suffrage : la mise en place d’une politique volontariste de conciliation vie privée-vie professionnelle (90%), la création de formations à la négociation des conditions d’emploi et de travail (82%), de formations au soft management (81%) et enfin, la mise en œuvre d’un système de parrainage, sans distinction de genre (76%).

(Plutôt) pertinent Indifférent (Plutôt) non pertinent
Une formation à la négociation des conditions d’emploi et de travail (N=382) 82% 13% 5%
La création de formations au management (N=384) 79% 16% 5%
La création de formations au soft management (N=383) 81% 16% 3%
Une campagne contre le harcèlement et le sexisme au travail (N=383) 55% 30% 15%
Une politique visant la parité hommes-femmes au sein de la rédaction (N=384) 62% 23% 15%
Des formations sur les violences au travail (sortir du silence, apprendre à résister aux violences verbales, procédures légales en cas de harcèlement, etc.) (N=381) 69% 20% 11%
Politique volontariste de conciliation vie privée- vie professionnelle (mise en place d’un système de garde d’enfants pour les journalistes, possibilité de faire du télétravail, etc.) (N=380) 90% 8% 2%
Mise en place d’un système de « marrainage » : une journaliste ayant une longue carrière marraine une journaliste débutante (du secteur, mais d’un autre média que le sien) (N=381) 66% 21% 13%
Mise en place d’un système de « parrainage » : un journaliste ayant une longue carrière parraine un journaliste débutant (du secteur, mais d’un autre média que le sien) (N=380) 64% 21% 15%
Mise en place d’un système de parrainage, sans distinction de genre (N=381) 76% 15% 9%

Les propositions plébiscitées, ainsi que celles spontanément émises par les journalistes formeront la base de la campagne que l’AJP va développer en 2019 et 2020 pour l’égalité dans les rédactions. Une campagne adressée aux journalistes, hommes et femmes, ainsi qu’aux employeurs du secteur.

À suivre sur www.ajp.be

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