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Terrorisme et médias : 5 questions qui font débat

23/11/2015

1. Fallait-il obéir à la police en se taisant ?

« Par sécurité, veuillez respecter le silence radio sur les médias sociaux concernant les opérations de police en cours à Bruxelles. Merci. » Le tweet que la police fédérale adressait dimanche soir, 22 novembre, a été reçu 5 sur 5 par les médias. Les comptes rendus en direct étaient suspendus. Certains observateurs et journalistes s’en sont offusqués. Les médias à la botte des policiers ? Pas du tout. Mais des médias responsables qui savent faire la part des choses. Ne pas compromettre la réussite d’une opération policière dans une région en niveau maximum d’alerte tombait sous le bon sens. Un ordre formel et militaire de la police pour imposer le silence eut été choquant (et anticonstitutionnel). Dommage d’ailleurs que certains sites de presse aient forcé leur titre en parlant de silence « imposé ». Il s’agissait bien d’une demande, pour un temps très limité. Les médias ne se sont pas engagés à une autocensure permanente.

2. Peut-on tout photographier librement ?

On connait la distance qui, en temps normal, sépare la conception des policiers et celle des défenseurs de la liberté d’informer lorsqu’il s’agit de photographier des interventions policières. Les pandores évoquent la vie privée des victimes (ou d’eux-mêmes), leur accord nécessaire pour filmer des personnes arrêtées, ou encore l’ordre public et la sécurité. Les médias, AJP en tête, rappellent que le citoyen a le droit d’être informé, et que les policiers sont des fonctionnaires publics, agissant le plus souvent dans l’espace public, à propos de fait d’actualité d’intérêt général.

Cela n’empêche pas les journalistes d’assumer là aussi leurs responsabilités. Décider librement de flouter le visage de militaires ou policiers lors d’opération antiterroristes n’est donc pas une atteinte intolérable à la liberté de presse. Idem lorsqu’on cadre assez serré pour ne pas révéler les lieux d’une action ou lorsqu’on retarde de quelques minutes la diffusion d’une captation.

Ce qui, en revanche, n’est pas admissible est l’obligation que certains policiers font à des photographes d’effacer des clichés de leur carte mémoire, menace à l’appui. Un photojournaliste professionnel a vécu cette mésaventure mercredi soir à propos d’un véhicule saisi. Lui expliquer pourquoi il ne fallait pas diffuser les photos en question eut été suffisant et respectueux de son éthique professionnelle.

3. Urgence et mesure sécuritaire : tous d’accord ?

L’état d’urgence en France puis, en Belgique, les mesures de sécurité décidées par une classe politique apparemment unanime ont pu faire penser que ces mesures étaient évidentes, normales et de nature à assurer le bonheur et la sécurité de tous. Cet unanimisme de circonstance – il y a aussi une stratégie de communication derrière ces décisions – ne fait pas que des heureux dans la société civile. En Belgique, on a entendu les réserves de la Ligue des Droits de l’Homme et les inquiétudes de l’Association syndicale des Magistrats. En France, des syndicats de journalistes (SNJ et SNJ-CGT) ont dit leurs craintes. Si le pouvoir français exerce demain son pouvoir d’interdire la circulation, les réunions ou le séjour de personnes en certains endroits, le débat public dont les médias sont le vecteur pourrait être compromis.

En Belgique, l’accroissement des moyens annoncés pour les méthodes particulières de recherche et les nouvelles technologies pour les services de renseignement ne devraient pas être le prétexte à estomper les protections spécifiques en matière de presse à ce propos : loi sur la protection des sources et dispositif spécial lors de la mise en œuvre de méthodes exceptionnelles de recueil de données visant des journalistes. L’AJP y sera particulièrement attentive.

4. La presse irréprochable ?

Terrorisme et médias

Eric Boever (RTBF) en direct depuis la commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean.

Les Français d’abord, les Belges ensuite ont souligné à quel point les médias avaient tiré les leçons des événements de janvier 2015 à Paris. On l’a évoqué plus haut : un sens de la prudence et de la responsabilité a largement prévalu au sein des rédactions. La presse n’a pas pour autant abandonné sa vocation de témoin et d’analyste. Avec le recul critique qu’on est aussi en droit d’attendre ? Pas toujours regrettent certains, notamment après les 18 mesures de sécurité annoncées par le gouvernement fédéral.

Dans cette couverture médiatique exceptionnelle, sous la contrainte de l’urgence et de l’imprévu, les couacs étaient-ils inévitables ? Non, sans doute. La preuve par deux quotidiens qui ont affiché en Une la photo d’un Molenbeekois supposé être un terroriste tué à Paris… et qui n’en avait que le prénom en commun. Au lendemain du rétablissement de la vérité, on a cherché en vain sur le site du quotidien francophone la moindre ligne d’excuse ou d’explication. Et lors des opérations policières à Molenbeek, la semaine dernière, la police a peu apprécié (euphémisme) la diffusion par VTM d’images en direct permettant de situer des policiers qui se préparaient à investir un immeuble.

5. Tenir l’antenne à tout prix : raisonnable ?

Coup de chapeau aux médias qui, à l’écran ou sur leur site, ont fait leur métier avec une réactivité exceptionnelle et une mobilisation sans égal. Jusqu’où tenir l’antenne ? Au fil des jours, plus d’un spectateur s’est dit lassé par ces interminables « éditions spéciales » qui répètent en boucle leurs maigres infos, lorsqu’il y en a. On meuble alors avec le défilé d’experts que l’ignorance des faits n’empêche pas de parler, et avec le compte-rendu des moindres frémissements sur la toile internet.

Faut-il pour autant crier haro sur les « JT spéciaux » ? Ce serait oublier que le public se branche à n’importe quel moment et à partir de n’importe quel écran, et qu’il veut savoir très vite où on en est. Ce serait oublier aussi que les médias, au cœur d’une actualité à si haute teneur émotionnelle, ne font pas qu’informer. Ils rassemblent aussi, mettent en commun, permettent le partage, plus tard, entre tous ceux qui savent ne pas être seuls devant l’écran. Ils ont aussi une vraie fonction d’info-service, notamment pour toutes les fermetures de lieux et annulations d’événements.
Et après tout, personne n’est obligé de rester scotché à sa télévision ou son ordinateur pour entendre dix fois la même chose.

J.F.Dt