Carte blanche
Nous relayons ci-après la Carte blanche des président·e·s des Sociétés de Journalistes ou de Rédacteurs du Soir, de La Libre et de l’Avenir, publiée ce 18 mai 20226 sur les sites des trois quotidiens.
Le futur de la presse écrite ne doit pas s’écrire sans les journalistes
Le moment est historique pour la presse belge francophone. D’ici quelques semaines, le mariage annoncé il y a un an par les groupes Rossel (Le Soir / Sudinfo) et IPM (La Libre Belgique, La Dernière Heure-Les Sports, L’Avenir) devrait être consacré. Cette opération signera l’ultime concentration d’acteurs d’un secteur qui fait face à des difficultés persistantes depuis de nombreuses années.
En tant que présidente et présidents des sociétés de journalistes (SJPS) et rédacteurs (SDR) du Soir, de La Libre Belgique et de L’Avenir, nous avons pleinement conscience du contexte économique de plus en plus tendu dans lequel évoluent nos médias. Un contexte marqué par l’érosion des volumes de ventes des journaux, la réduction des recettes publicitaires, dont une part significative est captée par les GAFAM, ainsi que l’essor de l’intelligence artificielle. A cela s’ajoute la décision de la Vivaldi de mettre un terme à la concession de journaux en 2023. Un mécanisme de crédit d’impôt au bénéfice des éditeurs a beau être prévu jusqu’à la fin de l’année, la distribution des journaux n’en est pas moins compliquée, renforcée par la grève de Bpost. Dans le même temps, le développement de l’offre numérique exige des investissements conséquents.
Face à ces nombreux défis, voir Rossel devenir l’unique actionnaire de l’ensemble des titres de presse francophone doit être accueilli avant tout avec pragmatisme. Cependant, le processus à l’œuvre ne peut se limiter à une lecture purement économique. Derrière ce rapprochement, c’est tout un projet de société qui est questionné et plus largement la place de la presse en tant qu’acteur de la vie démocratique, tant au niveau national que local. Une responsabilité dont ne peut se départir un éditeur au nom des seuls enjeux de rentabilité.
Concentration ne rime pas avec uniformisation
A ce titre, les balises qui conditionneront ce rapprochement devront garantir un maintien effectif du pluralisme. Un pluralisme qui passe par la multiplicité des points de vue et une diversité des approches dans le traitement journalistique des sujets. Un pluralisme qui dépend davantage des ressources allouées à des rédactions autonomes que de l’engagement de principe de maintenir des titres de presse qui ne seraient plus que des coquilles vides.
Or, la logique des dernières années, visant à multiplier les échanges de contenus entre différents titres de presse pour les matières internationales, la culture, le sport ou l’actualité locale, s’est déjà traduite par un appauvrissement global de l’offre éditoriale.
Sans un cadre clair, nous craignons que cet appauvrissement se poursuive, que concentration rime avec uniformisation. Pour construire ce cadre, nous sommes convaincus que les SJPS/SDR, reconnues par le décret de la Fédération Wallonie-Bruxelles sur les aides à la presse comme des interlocutrices légitimes pour toutes les questions touchant à la ligne éditoriale et à l’organisation des rédactions, ont un rôle essentiel à jouer. Elles peuvent agir à la fois comme force de proposition, comme catalyseur des équipes, mais aussi comme garde-fou afin de veiller à la préservation de l’identité propre à chacun des titres.
Si le momentum invite journalistes et éditeurs à prendre plus que jamais conscience du rôle qu’ils ont à jouer dans une démocratie saine, il appelle également les lecteurs à mesurer pleinement leur responsabilité. En choisissant chaque jour une presse de qualité, capable de répondre à leurs attentes, ils contribuent, eux aussi, à préserver le débat public.
Pour la SJPS du Soir, Anne-Sophie Leurquin
Pour la SDR de La Libre Belgique, Stéphane Tassin
Pour la SDR de L’Avenir, Vincent Desguin et Frédéric Bleus