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Médias et minorités ethniques : quelles représentations ?

26/02/2007

Nos médias, de bons élèves en matière de déontologie lorsqu’ils traitent de sujets relatifs aux « allochtones » ? Voici les conclusions de l’étude menée conjointement par l’Observatoire du récit médiatique (ORM) de l’Université catholique de Louvain (UCL) et le Groupe de travail « sciences de la communication » de l’Université de Gand, à la demande du Centre pour l’égalité des chances et l’AGJPB. Elles ont été rendues publiques le 28 février 2007, au Résidence palace.

Comment nos médias parlent-ils des personnes étrangères ou d’origine étrangère ? Stigmatisent-ils ces « minorités visibles » ? Ou, au contraire, traitent-ils les informations les concernant comme n’importe quelle autre information ? A ces questions, l’Association générale des journalistes professionnels de Belgique (AGJPB) et le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (CECLR) ont répondu une première fois, en 1993.
A l’époque, les deux organismes confient une mission d’étude sur le sujet à l’Université de Gand. Dans la foulée de ses résultats, ils formulent une série de recommandations visant « à une meilleure approche des personnes immigrées (ou issues de l’immigration) dans les récits médiatiques ». Ces recommandations s’accompagnent d’un lexique d’une trentaine de mots et leur définition exacte, et d’un inventaire « Médias et migrants », lequel rassemble les coordonnées des personnes de contact ou d’organisations actives en la matière.
Depuis, cette thématique est réapparue de façon récurrente : en 2002, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) signe un accord de coopération « relatif à la lutte contre la discrimination » avec le CECLR ; l’année suivante, la VRT se dote d’une cellule « diversité » et d’une « Charte » du même nom ; en 2005, dans le cadre des célébrations « 175-25 », le Sénat entreprend un débat sur le multiculturalisme et les médias.
La même année (2005), le Centre pour l’égalité des chances et l’AGJPB se retrouvent une nouvelle fois autour de cette thématique. « Aujourd’hui, quatorze ans après la publication de la première étude, il semblait en effet opportun d’évaluer les recommandations qui avaient été faites et de commanditer une nouvelle analyse du contenu des médias« , explique Lieve Staes, co-auteure de l’étude de 1993. D’autant que certains sujets d’actualité ont modifié sensiblement la donne. Les attentats du 11 septembre ont eu un impact considérable sur l’opinion publique. La question des réfugiés et demandeurs d’asile est plus présente aujourd’hui. Mais le débat sur l’intégration a évolué, le multiculturalisme progressant dans de plus en plus de sphères de la société. « Le concept même de diversité s’est élargi à certains groupes-cibles tels que les personnes âgées, les personnes souffrant d’un handicap ou les personnes homosexuelles« , relève encore Lieve Staes.

Peu de différences entre le nord et le sud

Les universités de Gand et Louvain-la-Neuve ont donc été chargées de réaliser une nouvelle étude, l’objectif étant de mesurer la situation actuelle, puis de la comparer à celle de 1993. « En douze ans, les migrations ont changé, le contexte a changé, les médias ont changé, mais qu’en était-il des pratiques journalistiques ? Nous pouvons aujourd’hui écrire qu’elles ont également évolué ; mais pour cela, il fallait l’établir, avec le temps de l’analyse et les moyens suffisants. (…) Les résultats de l’étude indiquent des évolutions plutôt positives dans le traitement journalistique de la question des minorités ou allochtones, évolutions qui résultent probablement d’une prise de conscience accrue par les journalistes des questions liées à leurs propres pratiques en la matière. Il serait assez présomptueux de notre part d’attribuer ces progrès entièrement aux recommandations déontologiques émises en 1994, mais nous aimons à penser qu’elles n’y sont pas étrangères« , souligne Martine Simonis.
L’Université de Gand s’est penchée sur les médias flamands (De Standaard, Gazet van Antwerpen, De Morgen et Het Laatste Nieuws pour la presse quotidienne ; les journaux télévisés de la VRT et de VTM pour le volet audiovisuel). L’Observatoire du récit médiatique a analysé les médias francophones (Le Soir, La Libre Belgique, La Dernière Heure, Vers l’Avenir et les JT de la RTBF et de RTL-TVi). Deux périodes ont été sélectionnées : une première avant les élections du 8 octobre 2006, une seconde constituée de sept jours choisis de manière aléatoire au cours de ce même mois d’octobre. Tous les articles et les sujets télévisés évoquant des personnes d’origine étrangères, ainsi que ceux qui parlent de racisme, de faits de discrimination, de thématiques relatives au droit ou aux conditions de vie des personnes étrangères ont été systématiquement répertoriées. Faute de moyens, cette étude a exclu de son champ d’investigation les rubriques sportives et internationales.
Au nord comme au sud du pays, les résultats témoignent d’une sensibilité comparable sur ces thématiques. « Cela s’explique par le fait qu’elles ont souvent une incidence nationale, en ce qui concerne les affaires criminelles et la Justice, les politiques relatives à l’intégration des personnes étrangères ou la lutte contre le racisme« , explique Marc Lits, chercheur à l’ORM. « En Flandre, les trois rubriques les plus fréquentes sont, dans l’ordre, les partis politiques, la criminalité et la justice alors que du côté francophone, ce sont la justice, la culture et les partis politiques« .
Marc Lits observe encore un traitement de l’information « assez similaire, dans la mesure où l’individualisation l’emporte sur les généralisations (…), d’autant plus que l’information contextualisée est présente dans deux tiers des cas (…) Les photographies qui illustrent les articles sont plutôt stéréotypées dans 10% des cas. Dans tous les médias, les individus issus des pays de l’Europe de l’Est sont aussi nettement plus présents qu’en 1993. Les journalistes d’origine allochtone (pour autant qu’on puisse les identifier) sont par contre peu présents dans ces médias. Quant au traitement de type sensationnaliste ou dramatisant, quant à d’éventuelles stigmatisations ou incitations à la haine, elles sont rarissimes dans tous les médias analysés« .

Vers de nouvelles recommandations

Dépassées les « Recommandations en matière d’information relative aux personnes issues de l’immigration » de 1993 ? A la lumière des résultats de cette étude, que l’AGJPB et le Centre pour l’égalité des chances souhaitent étoffer au cours des prochains mois – pourvu qu’ils obtiennent les subsides publics nécessaires à son financement -, plusieurs initiatives devraient voir le jour. Le Centre pour l’égalité des chances publiera sur son site, www.diversite.be, un lexique pédagogique à l’usage des journalistes. A l’AGJPB, on souhaite répertorier « les experts » issus de l’immigration, de manière à diversifier les sources d’information des journalistes et à rendre davantage l’actualité multiculturelle. L’union professionnelle préconise également que les rédactions s’ouvrent davantage, de manière à refléter la diversité de la population. Et elle compte prochainement mettre sur pied un groupe de travail dont la mission consistera à reprendre point par point les recommandations de 1993 et de les actualiser, s’il y a lieu. (L.D.)

Le Groupe de travail Médias et Migrants de l’AGJPB, la Fondation Roi Baudouin et le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme ont publié, en 1994, des « Recommandations pour l’information relative aux allochtones ». Celles-ci sont consultables et en téléchargement sur cette page.
La représentation des minorités ethniques dans les médias belges : télécharger le rapport de synthèse (février 2007)

Les recommandations en bref

1. Ne mentionner la nationalité, l’origine, l’appartenance ethnique, la couleur de peau, la religion ou la culture que si cette information est pertinente.

2. Eviter les généralisations et le manichéisme injustifié.

3. Eviter de créer inutilement des problèmes et de dramatiser.

4. Exactitude, équilibre et rectifications.

5. Un regard critique sur l’extrême-droite et le racisme.

6. L’information ne s’achève pas lorsqu’on repose le stylo.